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Liban

« Sortir de la violence » par la culture du pardon et de la paix

Table ronde

Samir Frangié demande aux « partis identitaires » de « gérer le vivre-ensemble sans le réduire à une simple coexistence ».

Claude ASSAF | OLJ
12/11/2016

« Sortir de la violence », de ce phénomène infernal qui ravage notre monde. Tel était le thème de la table ronde qui a réuni jeudi, au Salon du livre francophone, au Biel, le psychiatre et psychanalyste français, Boris Cyrulnik, de passage à Beyrouth pour la signature de son dernier ouvrage, Ivres paradis, bonheurs héroïques, le psychiatre français d'origine tunisienne, Gérard Haddad, auteur de la Psychanalyse du fanatisme, et l'ancien député Samir Frangié, penseur du vivre-ensemble et auteur de Voyage au bout de la violence. Trois intervenants qui, en commun, ont à cœur la lutte pour la non-violence et le respect de l'autre.

La rencontre, modérée par l'historien Ibrahim Tabet, s'est tenue devant une assemblée d'intellectuels et de membres de la société civile, attentive aux locuteurs de renom qui se sont penchés sur les raisons et processus des comportements violents mais aussi sur les moyens permettant d'y mettre fin ou du moins les réduire.

Les facteurs religieux et biologiques
Premier à prendre la parole, Gérard Haddad affirme que le fanatisme est un levier essentiel de la violence. « L'attachement excessif à une idéologie ou à une croyance et la conviction que celle-ci doit également être unique aux yeux des autres peuvent engendrer des rancunes et des guerres », souligne M. Haddad, évoquant la révolution qui a enflammé son pays d'origine en décembre 2010, et « le tremblement de terre arabe » qui s'est ensuivi.

Si Boris Cyrulnik affirme pour sa part qu' « il n'y a pas de culture sans religion et (que) la spiritualité fait partie de la condition humaine », il indique cependant que celle-ci « génère d'énormes dégâts lorsqu'elle s'impose comme une idéologie obligatoire pour tous ». « Autant la religion apporte des bénéfices de sécurité et de solidarisation du groupe, autant elle est néfaste lorsqu'un individu glisse vers le fanatisme, pensant qu'une personne mérite la mort parce qu'elle n'a pas les mêmes croyances que lui », fait valoir M. Cyrulnic. Il affirme que cette déviance « s'oriente également vers la pente du totalitarisme, système qui n'accepte aucune autre vérité que celle qu'il instaure, et qui considère morale l'extermination de ceux qui pensent différemment ».

Le facteur biologique joue aussi un grand rôle dans le développement de la violence. « La perception des informations commence in utero, en fin de grossesse », indique M. Cyrulnik, faisant valoir que « les souffrances et malheurs de la mère (violence conjugale, précarité) et ceux de la société (guerre) risquent de se répercuter sur l'enfant, qui pourrait naître avec des altérations cognitives et neurologiques ».
Ce caractère biologique se manifeste également au niveau du stress, processus physiologique de l'organisme humain. « Pour sortir de l'angoisse, d'aucuns ont besoin de stimulations intenses afin de ressentir l'euphorie », souligne l'expert. Il ajoute par ailleurs que « les individus en mal de sensations sont persuadés que leur comportement va les conduire sur le chemin qui mène à l'apaisement promis par toutes les religions », mettant ainsi en corrélation les causes biologiques de la violence et les convictions religieuses.

 

(Pour mémoire : Samir Frangié : Le rejet de la discrimination confessionnelle est aujourd'hui la condition à notre survie)

 

Les grands maux de la pensée unique
De son côté, Samir Frangié estime, comme ses interlocuteurs, que la pensée unique génère de grands maux. « Le refus de l'identité personnelle entraîne le repli sur soi et le rejet de l'autre », note ce pilier de l'intifada de l'indépendance, invoquant « l'attitude holistique de ceux qui pensent qu'il n'y a qu'une seule manière d'être humain et une seule théorie pour la représenter », à tel point que « l'autre devient un concurrent, un rival, un ennemi ». « C'est ce refus de vivre avec l'autre et cette persuasion que la différence est une source de menace existentielle qui assurent de nouvelles recrues au terrorisme », déplore en outre M. Frangié.

Mais dès lors, comment sortir de cette logique meurtrière ?
« Par la force du pardon », affirme d'emblée M. Haddad, évoquant Nelson Mandela, homme d'État sud-africain, emprisonné pendant près de trois décennies pour son action contre la ségrégation raciale, qui a pardonné à ses tortionnaires dès sa libération en 1990. Et M. Haddad de citer l'homme de paix, mort en 2013 : « Si je n'avais pas pardonné, je ne serais pas sorti mentalement de prison. »

Pour que la tendance à la violence ait des chances de s'atténuer, M. Cyrulnik préconise, quant à lui, divers moyens, tels « le plaisir de découvrir d'autres religions et de s'y intéresser, tout en gardant ses propres croyances ». Comme autre remède, le célèbre psychanalyste parle de « la méthode relationnelle à travers laquelle une personne violente se confie », ou encore « la pratique d'une activité physique, l'exercice d'un métier, et surtout le vivre-ensemble dans une société composée d'individus et de factions qui n'ont souvent pas la même hiérarchie de valeurs ».

 

(Pour mémoire : Samir Frangié dans la Légion d'honneur)

 

Ce vivre-ensemble, Samir Frangié le prône depuis des décennies. « Si nous voulons faire face à la culture de la violence et de l'exclusion, nous devons lui opposer une culture de la paix qui puisse répondre à notre question de savoir comment vivre ensemble, égaux dans nos droits et nos devoirs, différents dans nos multiples appartenances et solidaires de notre recherche d'un meilleur avenir pour nous tous. »
Et M. Frangié de citer l'exemple du Liban, « seul État au monde où chrétiens et musulmans sont associés au pouvoir, et seul pays dans le monde arabo-musulman où sunnites et chiites sont partenaires dans la gestion de l'État ».

Dans l'optique d'entrevoir un terme au déclenchement de la violence, M. Frangié conclut par une demande aux partis identitaires libanais de « gérer le vivre-ensemble sans le réduire à une simple coexistence entre les communautés, jalonnée de luttes pour le pouvoir ». C'est le seul moyen, conclut-il, de « jeter les bases d'un Liban de paix qui pourrait servir de modèle aux pays de la région et de pont entre les deux rives de la Méditerranée ».

 

 

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Chammas frederico

Très intéressant table ronde... Donné à réfléchir.
Mais qui assistait aux débats...et. "De combien de divisions politiques disposaient ces sages" ...pour infléchir le "tout pour nous, le minimum pour les autres"

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DEUX CULTURES DONT MALHEUREUSEMENT LES SPORES NE GERMENT PAS DANS LA REGION DU M.O. PAS PLUS QUE CHEZ NOUS...

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