Avec leur succès, elles ont perdu leur adjectif ou leur complément. Ainsi ne sont-elles plus : activités théâtrales, de photographie, de cuisine, etc. Pareilles aux hommes célèbres qu'on désigne par leur seul patronyme (Platon, Shakespeare, Van Gogh...), elles se font connaître par leur nom, assurées de n'être confondues avec rien d'autre. Par exemple : labeur, sueur, corvée, casse-pied, casse-tête, etc. Une telle méprise si, par impossible, elle se produisait, serait des plus scandaleuses, car elle ferait fi de leur glorieuse histoire.
Les activités sont nées, en effet, d'un mouvement de libération (et les spécialistes nous diront si ce fut dans la foulée de celui des Noirs, des femmes ou des pays colonisés) puisqu'elles ont commencé par s'appeler « activités parascolaires » et ce seul préfixe « para » était le parachute qui permettait à tous les écoliers de rêver à des atterrissages hors du pays connu de la dictée-grammaire-explication de texte. Souvent, cela n'allait pas au-delà du rêve car, comme dans tous les débuts révolutionnaires où une Terreur succède à une Tyrannie, l'atterrissage vous ramenait en pays connu : le professeur de sport était aussi l'initiateur aux arts martiaux et l'atelier de découverte ne différait pas beaucoup du cours de géographie. Mais, enfin, les écoliers avaient pu rêver et il leur était permis d'espérer des améliorations, maintenant que le préfixe para avait été conquis ! Et celui-ci, sans doute grisé par sa victoire, n'allait pas tarder à leur donner raison. En effet, alors qu'il signifiait gentiment et pacifiquement à côté et parallèlement, il s'est mis à voir rouge prouvant, une fois de plus, qu'une lutte de libération ne saurait se contenter de limonade, mais a besoin de jus de grenadine pour se donner de l'énergie et éclabousser ses ennemis ; il a alors revêtu belliqueusement son autre signification, tout aussi légitime et attestée dans les dictionnaires spécialisés, de « contre ». Ce fut alors ce qu'on a pu appeler, en s'inspirant de l'histoire de l'Angleterre, la guerre des deux cactus : du scolaire et du contre-scolaire. Certes, les adversaires se ressemblaient presque comme deux gouttes d'eau, mais le cactus ayant, comme chacun sait, cette particularité de n'avoir pas besoin d'être arrosé, personne ne se croyait obligé de le remarquer. Les champions de l'un et de l'autre camp se lançaient donc des piques : celles du devoir scolaire qui doit piquer par sa difficulté ou de l'activité exotique qui peut piquer par son originalité, et ceci et cela, bien sûr, pour la plus grande satisfaction supposée des piqués. On ferraillait dur pour gagner ici quelques minutes, là pour déborder sur les lignes de défense et grappiller quelques centimètres de terrain. Les élèves servaient de messagers : « Le professeur de théâtre nous a dit qu'il avait besoin d'une heure supplémentaire pour la répétition de la pièce de Marivaux, On ne badine pas avec l'amour, le mardi après-midi », à quoi le professeur de français répliquait sèchement qu'un contrôle sur la pièce de Marivaux avait été fixé le même jour et que chaque minute était précieuse si l'on voulait être prêt pour l'examen final « avec lequel on ne badine pas ». Dans les conseils d'administration des écoles, les gestionnaires réclamaient des budgets exceptionnels et les directeurs des scolarités exorbitantes. La bataille s'est finalement soldée par le triomphe des « para », ce qui était prévisible quand on connaît l'entraînement tout-terrain et tout muscle dehors qu'ils reçoivent. Plus personne n'osa désormais contester leur droit absolu à l'existence.
Mais, comme toujours, quand on détient la force et qu'on a goûté un morceau de gâteau, l'appétit se creuse plus profond qu'un gouffre, les dents se font démesurément longues et l'on ne peut plus se contenter d'un grignotage dans un placard. C'est pourquoi les activités ont quitté les arrière-salles des écoles où elles étaient jusque-là cantonnées pour se lancer à l'assaut du vaste monde. Et, année après année, sous l'étendard inusable de la liberté, elles ont réussi à rallier à leur cause de nouvelles franges de la population : les enfants babillards, les ados traînards, les vieillards pantouflards et leurs épouses geignardes, etc. Il y en a même, à présent, pour les parents fatigués d'accompagner leurs enfants et leurs vieux d'une activité à l'autre et ennuyés de les attendre qu'ils finissent de se désennuyer ; alors, comme les tout-petits dans la crèche des grands magasins, ils peuvent se retrouver entre eux pour être initiés au coloriage sur tissus, aux pâtés iroquois, au cri primal, au rire japonais ou au souffle thaïlandais. Et, signe indubitable de l'apothéose des « activités », leur nom qu'il faut désormais accoler aux « disciplines » d'enseignement pour les libérer de leur aspect rébarbatif (avec sa règle et son fouet), puisque celles-ci sont devenues des activités scolaires, des activités universitaires.
Aussi, au rythme où va l'activité des activités, il faut s'attendre à ce qu'il n'y ait plus, bientôt, de place que pour leurs mandibules. Assistera-t-on, alors, à la dernière étape de la révolution du préfixe para qui, rejetant ses vêtements trop serrés et ternes, se muera en « pan », préfixe totalitaire s'il en est et substantif tout à la fois menaçant (pan pan), écolo (par évocation des gambades du dieu Pan) et merveilleusement immodeste et chamarré (à la manière du paon déployant sa roue) ? Probablement. Mais pour persuader les hommes qu'ils doivent mener cette lutte finale, il faudrait, d'abord, leur expliquer pourquoi ils sont si accablés par tant d'activités qui ont dévoré jusque leurs grandes vacances – ce temps merveilleux d'autrefois où on laissait venir l'aventure d'un livre, d'une rencontre... après un long et délassant désœuvrement.
Nicole HATEM

