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Liban - La Vie, Mode D’Emploi

40 - Le salut par l’espace vital

C'est Hitler déversant son trop-plein de « bêtes blondes » sur l'Europe. C'est Konrad Lorenz expliquant, par la nécessité d'un territoire dûment marqué, l'agression des animaux contre leurs congénères et, par prolongement naturel, celle des hommes contre leurs semblables. C'est le grand frère qui n'en peut plus des débordements du cadet sur son lit avec sa sarbacane et ses bandes dessinées. C'est vous, lâchant la bride à votre imagination pour aller à la recherche de quelque île sans trésor ou Vendredi, mais avec le sentiment d'être enfin au large. C'est aussi et surtout l'aspiration de quiconque s'est retrouvé, un jour, dans une rame de métro, à Paris, aux heures de pointe.
Est-ce la raison pour laquelle les Français, depuis quelques années, ont l'obsession de l'espace qu'ils occupent au point qu'ils ne peuvent évoquer autrui qu'en commençant par préciser la superficie et la localisation de son habitation ? En effet, à peine venez-vous d'apprendre l'existence et le nom d'une personne, que déjà vous savez qu'elle loge dans un cent mètres carrés à la Défense. À vrai dire, ces détails ne signifient rien pour vous qui, lorsque vous êtes obligé d'évaluer la superficie de votre appartement, comptez par pièces et pour qui Paris se limite à quelques endroits précis : un musée, un jardin, des boutiques, etc. Vous ne savez donc pas quelle mention attribuer aux cent mètres carrés : bien, passable, insatisfaisant, et encore moins mesurer la « valeur prestige » de la Défense : celle de l'armée de l'air, de terre ou des forces navales. C'est-à-dire que vous ne savez pas avoir la tête qui convient et dire le mot approprié lorsqu'on a inséré dans la fente de votre cerveau cette donnée à saisir. L'essentiel est de ne pas renvoyer le carton avec un point d'interrogation, car cela générera immanquablement d'interminables explications sur l'histoire du quartier, l'acquisition des cent mètres, leur aménagement, réaménagement et projets d'embellissement. Il faut faire celui qui a enregistré l'information capitale et qui, à sa lumière, peut désormais comprendre tout l'implicite de ce qui sera dit au sujet de cet habitant d'un cent mètres carrés à la Défense. Il est divorcé, vous apprend-on, et vit à présent avec l'une de ses collègues. Vous devez en conclure que les prétentions territoriales de cette dernière sont plus modestes que celles de l'ex-épouse et que les occupants des cent mètres n'envisagent pas d'avoir un enfant, malgré un avenir protégé par la DCA et des patrouilles de nuit, etc. Vous avez le chiffre qui vous donne accès à toute la personne, jusqu'à son âme et à son histoire passée et future. Il n'y a donc plus de quoi s'affoler si votre programme d'un voyage à Paris prévoit une rencontre avec un groupe de personnes identifiées dans des termes d'un lexique d'agence immobilière : Monsieur « cent cinquante mètres au Vésinet », Mlle « studio sous les toits », Madame « appartement dans le XVIIe dans un quartier bobo » (c'est-à-dire qui a guéri de ses blessures avec mercurochrome, pansement et petit baiser de maman dessus), etc. Vous êtes au milieu d'êtres que vous connaissez aussi bien que vos amis intimes. Certes, vous souhaitez vous entretenir avec eux de leurs travaux et d'une éventuelle collaboration, et ignorez comment vous y prendre avec ces chiffres, ces mètres et ces lieux, mais une simple opération de déduction vous délivrera de toute perplexité. Voyez comme cela est facile et même amusant ! Monsieur « deux cent mètres dans le XVIe » ? Vous êtes quasiment sûr d'avoir affaire à un professeur en pleine gloire qui accueillera avec joie toute proposition susceptible d'accroître encore sa renommée, acceptera de discourir sur Descartes qui fréquentait les Grands, mais ne dira mot, sinon pour le discréditer, sur Sartre qui a fait les barricades, etc.
Ceci dûment consigné au crédit de l'identité humaine par l'espace vital, il ne serait pas honnête de passer sous silence le passif de ce mode de marquage. C'est que le regain d'intérêt pour la notion de « domaine personnel » a remis aussi au goût du jour les habitudes des châtelains d'autrefois, notamment celle du « tour du propriétaire ». On ne passe évidemment plus du perron aux différentes ailes, aux communs, à la tonnelle... néanmoins on est commis à l'examen, presque à la loupe, de chaque coin et recoin des cent mètres carrés et à l'admiration de l'ingéniosité du possesseur qui a réussi l'exploit de n'avoir pas perdu un millimètre de son précieux espace. Une amie libanaise, revenue d'un long séjour dans la Ville Lumière, se souvient encore d'un des épisodes les plus pénibles de ces tournées où il lui fallut rester debout environ un quart d'heure, sur le seuil d'une salle de bains, à écouter l'énumération de toutes les innovations réalisées par le propriétaire et dont la plus importante était d'avoir choisi la couleur bleu de nuit pour les murs – sans doute, pour se sentir plongé dans les fonds marins très loin de la cohue des gares et des métros.
Afin de se mettre au diapason de son hôte et après avoir épuisé tout son répertoire d'exclamations admiratives et de superlatifs laudatifs, elle lui a révélé qu'elle venait d'un pays où, à un moment donné, l'espace vital se réduisait quelquefois à un coin de garage, à une encoignure de porte, où l'on pouvait envier quelqu'un parce qu'il habitait un sous-sol surtout s'il n'avait pas de soupirail, où les salles de bains tapissées de simple céramique blanche et même avec des carreaux ébréchés pouvaient être des lieux de refuge très appréciés, où le nec plus ultra de l'ingéniosité humaine avait été, aux yeux des habitants de son quartier, un passage souterrain creusé entre les immeubles. Le propriétaire des cent mètres carrés à Clichy l'a regardée alors avec agressivité : que venait faire dans son espace vital et dans sa salle de bains bleu de nuit cette histoire de peurs, de troglodytes et de métros bricolés !

Nicole HATEM

C'est Hitler déversant son trop-plein de « bêtes blondes » sur l'Europe. C'est Konrad Lorenz expliquant, par la nécessité d'un territoire dûment marqué, l'agression des animaux contre leurs congénères et, par prolongement naturel, celle des hommes contre leurs semblables. C'est le grand frère qui n'en peut plus des débordements du cadet sur son lit avec sa sarbacane et ses bandes dessinées. C'est vous, lâchant la bride à votre imagination pour aller à la recherche de quelque île sans trésor ou Vendredi, mais avec le sentiment d'être enfin au large. C'est aussi et surtout l'aspiration de quiconque s'est retrouvé, un jour, dans une rame de métro, à Paris, aux heures de pointe.Est-ce la raison pour laquelle les Français, depuis quelques années, ont l'obsession de l'espace qu'ils occupent au point qu'ils ne peuvent...
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