Nul n'ignore le martyr des Chinoises d'antan, leurs pieds qu'elles devaient tordre et bander pour plaire à un futur mari ou amant et leur salut assuré en trouvant chaussure à leur pied. On connaît aussi le fameux point d'honneur qui poussait à en découdre à la moindre pique et réplique trop vive, et les points de suture qu'on récoltait à l'arrivée. Mais il faut être dans le monde du star-system scientifique et artistique pour savoir que la grosse pointure, c'est mieux que les petits pieds gonflés des belles aux yeux bridés et plus prestigieux que les quartiers de noblesse et que la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Ainsi la grosseur de la tête – et l'habileté des mains – se mesure, ici, à celle du pied. Non pas, comme on pourrait le supposer, par fine ironie ou modestie ou anarchie, mais avec le plus grand sérieux, de l'enflure même dans la voix. Les ethnologues vous diront que les us et coutumes, comme les couleurs, ne se discutent pas, mais se constatent seulement et font trois petits ronds et puis s'en vont... en attendant d'autres marionnettes et un nouveau spectacle. Sans contester cette approche relativiste, très honorable dans sa bienveillance universelle, nous pensons, pour notre part, que, puisque spectacle il y a, chacun est en droit d'apprécier la représentation donnée et, d'abord, de s'instruire au sujet de ce monde fait de « merveilles et d'étrangetés ».
Le dictionnaire nous apprend que la grosse pointure n'est pas sans accointance avec le « gros bonnet » et le « gros légume ». Mais qui a un peu fréquenté la littérature et frayé avec le peuple sait que le premier est important par sa seule position sociale et peut dormir avec bonnet de nuit et à poings fermés sans se soucier du lendemain, alors qu'il faut avoir déambulé dans les halles pour découvrir le degré de mépris dans lequel est tenu le second – ce qui n'est guère pour étonner venant de maraîchers qui voient tant de légumes finir dans la pourriture et la poubelle. La grosse pointure ne connaît, elle, ni le sommeil paisible du gros bonnet, ni ne souffre de l'irrespect populacier des places de marché : elle n'avance que sur des tapis rouges, ne prend place que sur des chaires, n'évolue qu'au milieu des applaudissements dont l'intensité exacte trouble ses nuits.
La grosse pointure, telle la grenouille de la fable, se grossit tellement qu'on a peur qu'elle n'éclate avant qu'on ne l'ait présentée, car que ferait alors la basse-cour qui s'est mise à la diète des mois durant pour l'inviter, l'acclamer et se congratuler ?
Quant à l'écouter prononcer de sa grosse voix quelque vérité, il n'en est pas question : la grosse pointure est un nom, une biographie, une photographie, et tout cela est imprimé sur le carton d'invitation et suffit. Autrefois, les aristocrates désargentés (une princesse russe, un comte polonais, etc.) étaient loués pour des soirées afin de rehausser le niveau social des convives ; ainsi fait la grosse pointure qui rehausse la moyenne de la culture d'une assemblée pas assez docte, selon ses propres critères, mais que d'aucuns, plus indulgents, jugeraient exagérément sévères !
Quand on prononce cette expression de grosse pointure devant moi, je me représente aussitôt une chaussure géante pour des jambes éléphantesques ou des souliers à la pointe si longue qu'elle pourrait s'enrouler en spirale à la manière de celle des babouches dans les comics. C'est de la monstruosité ou de la fantaisie débridée. Aussi je suis toujours déçue de voir la grosse pointure prendre la forme d'un petit homme au pas alerte dans des mocassins aux dimensions normales, mais taillés dans du cuir souple qui aide à grimper aussi haut qu'on peut aller et, à l'occasion, de faire un peu la course quand des pointures à semelle
compensée cherchent à vous semer et à se percher plus haut que le corbeau avec son fromage. Comment, alors direz-vous, peut-on reconnaître la grosse pointure si elle n'a ni la patte d'un pachyderme ni les pantoufles d'Aladin ? Par deux moyens très simples. Le premier est la question qu'elle vous posera à peine l'avez-vous invitée : Qui sont les autres convives ? Et vous pouvez être sûr qu'elle se défilera si vous ne faites pas défiler devant ses yeux curieux des noms presque aussi prestigieux que le sien, c'est-à-dire une suite de pointures assez importantes pour vous faire rêver, à vous, d'enfiler illico les bottes de sept lieues du Petit Poucet pour vous retrouver très loin de cette collection de godasses à prétention d'escarpins de Cendrillon. Ainsi les grosses pointures ne fréquentent que les pointures de presque même envergure et cambrure, et jamais de petits chaussons mignons ou de sabots tout beaux. Le second est que quoi que vous fassiez, vous n'en ferez jamais assez. Ce ne sont pas les petits plats dans les grands qu'il vous faudra mettre, mais les grands dans de plus grands, et il y aura toujours une pointure en deçà de celle attendue, que dis-je ?, due.
Il arrivait sans doute au Roi-Soleil de consentir à tamiser sa lumière trop vive pour ne pas aveugler ses conseillers qui pensaient pouvoir encore l'éclairer, mais la grosse pointure veut briller de tous ses feux, aussi réclame-t-elle un cirage constant qui épuiserait même les petits Noirs de Broadway. Enfin, le crime suprême devant lequel celui de lèse-majesté est peu de chose, puisque celui-ci ne lèse que l'autorité de l'État alors que celui-là met à mal l'autorité de la pensée, et la grandeur de l'art est de vous entendre louer une autre pointure. De fureur, elle vous châtiera en vous expulsant de son entourage avec un coup de pied bien asséné afin que vous mesuriez au bleu imprimé sur votre corps la pointure absolument exceptionnelle qui est la sienne.
L'albatros de Baudelaire est empêché de voler par la grandeur de ses ailes et la grosse pointure par celle de ses pieds.

