Photo nicole tribune.
Nous avons tous connu des maîtres de désespoir et nous nous sommes demandé, après les avoir un peu fréquentés, comment prévenir l'effet corrosif et extensif de leur malice. Pour ma part, ayant lu dans un récit d'aventures qu'une parole dite suffit à rompre un charme, j'en ai déduit qu'une parole écrite et multipliée a quelque chance de rompre les os de tout lanceur de charmes. C'est pourquoi, avec la détermination que donne un raisonnement bien fait, je me lance moi-même dans le portrait de l'un d'entre eux, à la malfaisance telle qu'il m'est impossible de l'oublier, bien que ma première rencontre avec lui remontât à mon adolescence, cet âge qu'on qualifiait alors de tendre.
Il était épais de corps et de nez, ce qui n'a rien d'étonnant pour un maître ès désespoir. Il était aussi carré de tête et de taille, mais jouait à être rond dans les manières. Cela faisait un peu monstre, il est vrai, mais personne ne semblait s'en rendre compte. Évidemment, il était grand industriel et bailleur de fonds dans plusieurs institutions éducatives. Un jour qu'il faisait une visite solennelle à notre collège de filles, il décida d'inspecter ma classe de troisième et eut l'idée étrange de vouloir entretenir son public de ces petites créatures tout en légèreté et en fragilité que sont les moineaux. D'où lui était venue cette inspiration ? Je l'ignore. Peut-être voulait-il faire celui qui n'avait pas lu l'Évangile et ses lys et ses oiseaux et espérait-il prêcher une nouvelle bonne parole. Il était au milieu d'adolescentes qu'il devait supposer révoltées et au milieu de leurs professeurs qu'il devait imaginer des esprits forts, coriaces comme de vrais loups. Aussi avait-il sans doute conclu qu'il lui fallait être loup avec les loups (hurler, déchirer et dévorer) et serpent avec les agneaux. Il se moqua donc de ceux qui s'émerveillaient des gentilles créatures qu'on entendait gazouiller dans les jardins de notre collège et que Dieu lui-même comptait quand elles tombaient. Il se moqua de ceux qui justifiaient Dieu par l'existence de ces créatures, par le soin qu'Il prenait d'elles. Ces ravis de la crèche ne connaissaient pas toutes les pièces du procès. Sans vouloir faire l'avocat et le diable, il devait quand même dire, lui, qu'il avait vu d'autres créatures de Dieu et qu'elles étaient des monstres épouvantables. Je crois me souvenir qu'il en décrivit quelques-unes qui ressemblaient aux personnages des tableaux de Bosch : des pieds dans les bouches, des oreilles dans les doigts et des nez qui manquaient. Mon incertitude vient de ce que je m'intéresse toujours moins au discours d'autrui qu'à son ton, à sa motivation et là, on peut le dire, à son mobile. Notre prédicateur voulait, en effet, tuer dans notre cœur d'adolescentes qui ne connaissaient d'autre révolte que celle de la longueur de leur jupe, notre sentiment de la bonté de Dieu et de sa création au nom de sa propre compassion pour les monstres. S'il était moins épais, s'il était moins puissant et donc s'il avait daigné écouter une adolescente sage et timide, j'aurais pu lui parler de « l'homme éléphant » que je venais de voir au cinéma, de son berger et des verts pâturages sur lesquels il reposait. Mais peut-on retenir l'assassin quand il est en face de sa victime ? Il la frappe au visage, au cœur, à l'âme, sans retenue. Personne n'a la naïveté de croire que du sang a coulé. Simplement, un instant, nous les élèves et nos professeurs avons pensé que c'était le revizor méphistophélique de Gogol qui nous rendait visite (bien sûr, cette référence savante nous l'ignorions à l'époque, mais je prête charitablement ma bibliothèque d'adulte à ce petit monde qui ne lisait que les classiques en français et des romans à l'eau de rose, en cachette). C'est pourquoi nous sommes passés sans transition aux petits fours et à la limonade, dans les jardins gazouillants du collège. Mais l'homélie à rebours n'était qu'un premier épisode de la mise au désespoir de l'adolescence prétendument rebelle et assurément peu informée.
Les festivités comprenaient un goûter en bonne et due forme, et ce n'est que pour imiter les façons des grandes dames que la directrice avait convié seulement à la « limonade-petits-fours ». On s'assit donc autour d'une table très longue et tout le monde de bavarder librement, de se lever pour se servir au buffet, pour se dégourdir les jambes et pour goûter, finalement, à la douceur de cet après-midi printanier et pépiant. Le hasard voulut qu'à un moment donné, il n'y eut plus dans un coin de la table que le grand industriel-bailleur de fonds, moi-même qui lisais en cachette un roman à l'eau de rose et une de mes camarades, jolie mais un peu simplette, qui se bâfrait de religieuses et de tartes à la crème. Le hasard voulut aussi que je levai soudain la tête et que je reçus comme un coup de chevrotine le coup d'œil brillant lancé par l'homme puissant et compatissant à ma compagne qui regardait sans rien comprendre ce qui se passait : ces trois regards se croisant, la main velue sur son genou et soudain une pesanteur et un silence étrange s'abattant sur le jardin.
Pour moi, cela avait été comme les petits diables des boîtes à ressort. Hélas ! le petit diable était entré en moi et surgissait, à l'improviste, avec la malignité de son point d'interrogation. Il a fallu que, longtemps après, ayant délaissé les romans à l'eau de rose et les classiques en français, je fasse de la philosophie pour que j'appréhende un peu le mystère de ce coup de chevrotine par un après-midi gazouillant : le mal se manifesterait involontairement et irrépressiblement au contact de l'innocence qui l'angoisse. C'est, j'en conviens, un peu lourd quand on a commencé par évoquer les oiseaux, mais assez léger quand on veut parler de plomb dans l'aile et de « la nuit du chasseur ». (À suivre).
Nicole HATEM

