Ce confort pour tous, riches et pauvres. Ce fauteuil douillet dans lequel on se prélasse maintenant qu'on croit que tout a été fait et que tout a échoué.
On a remisé l'angoisse, cette machine à faire de l'espoir malgré pression et oppression. Peut-être que oui, peut-être que non. Il appellera, n'appellera pas. On pourra. Il se peut.
On a remisé aussi ses mains, ces très vieux outils, plus anciens que la poulie et la charrue, et qui réussissaient autrefois à faire fleurir les déserts et à soulever les poids de sur le cœur. Même pour filer du mauvais coton, on n'aura pas besoin d'elles : le noir des pensées suffira à la tâche.
On a évidemment remisé son cœur. Que ferait-on de lui, qui toujours vous rappelle qu'il est là, vaillant et généreux, qu'il faut seulement consentir à le hausser comme un bel étendard claquant au vent ?
On a remisé aussi ses peurs. Le pire est sûr puisqu'il est là ;
qu'a-t-on encore à craindre et à trembler ? Et avec ce geste de bon débarras, on a remisé les maîtres d'espoir et d'espérance : ceux qui exaltent, comme Alain, le « dompteur des chevaux » et de la mer, dont la barque avance « contre le vent par la force du vent » ou ceux qui répètent, après Kierkegaard et Claudel, que l'ailleurs peut se faire proche et l'impossible devenir possible.
Dans le fauteuil douillet, l'on peut, à loisir, agiter des pensées usées, se bercer de vieilles rengaines pour existences éraillées, passer en boucle le film de ses déboires et le disque rayé de ses griefs cent mille fois justifiés pour que s'exhale, enfin, du fond de l'être rachitique, la complainte des désespérés :
« Tout va à la mort ; à quoi bon se lever, aller à la fenêtre, tirer les rideaux, faire entrer le soleil dans la noirceur des idées et des choses ? N'a-t-on pas écrit : Rien de nouveau sous le soleil ? Le soleil même est un mensonge qui veut nous faire croire à sa bonté. Nous sommes avisés. Nous avons été avisés de l'effroyable supercherie. Nous refusons le billet qu'on nous offre pour le spectacle. Pur chiqué. Et qu'on ne nous parle surtout pas de l'amour qui aurait pouvoir de jeter un manteau d'or et de brocart sur les horreurs du monde et les épaules de la pauvre Cendrillon. Son chantre attitré lui-même nous a avoué la profondeur de son malheur qui flétrit jusqu'au muguet du mois de mai et, par la voix chaude de Ferrat, il nous assure que « Tous les feux s'en vont en fumée ». Nous boudons la vie sans aspirer à aucune réconciliation, ni par remédiation, ni par médiation, ni par médicamentation. Ce n'est pas sans raison que notre fauteuil est dans un boudoir avec murs capitonnés pour empêcher qu'y pénètrent les bruits de la vie qui peuvent, insidieusement, se transformer en chants de sirènes. Nous avons déjà assez de cette vie qui est en nous et fait, en bruissant, son boniment avec appel à l'aventure, au plongeon et au grand large. Des déconvenues certaines. Nous essayons de lui faire entendre raison par toutes les preuves démonstratives et persuasives, mais elle est plus obstinée que l'ânesse de Balaam. Elle peut se faire insupportable, la vie, comme un enfant qui croit encore au Père Noël et qui se réveille cent fois, en pleine nuit, pour examiner le trou de la cheminée, le pied du sapin et ses souliers toujours vides. Quand donc la vie désespérera-t-elle de nous comme nous avons désespéré d'elle ?
Que ne nous laisse-t-elle pas en paix comme nous la laissons tranquille, ne lui réclamant rien et ne protestant plus de rien ! Que ne démissionne-t-elle pas comme nous qui nous abandonnons aux bras veloutés de notre fauteuil sans le moindre égard pour les poses artistiques conventionnelles ! Que ne comprend-elle pas que nous sommes atteints de la « maladie à la mort » et que l'unique remède est un Graal de légende ! Que n'a-t-elle la charité de son propre silence, de son propre retrait ! »
Après avoir écouté une telle lamentation, qui pourrait encore s'étonner de la réplique que « le prince des poètes » a mise dans la bouche d'un roi dont le pouvoir est battu en brèche et aux oreilles duquel bonnes et mauvaises nouvelles arrivent, rapportées par ses proches : « Maudit soit mon cousin, qui m'a détourné du confortable chemin du désespoir » (Shakespeare, Richard II, acte III, sc. 2) ?
(À suivre)
Nicole HATEM

