Et je me tiens comme ça devant ma page blanche sans pouvoir écrite une lettre, un mot, former une phrase, me réfugiant dans le silence veule de l'anonymat, priant que d'autres un peu plus courageux sortent de leur réserve, prennent leur belle plume pour signifier à la faune de tortionnaires qui nous gouvernent qu'ils se trompent énormément.
Mais des fois le vase déborde, l'estomac saturé des couleuvres qu'on avale, ce n'est plus le courage qui vous fait réagir, mais une déflagration qui monte de vos tripes, vous gonfle les poumons, sort comme un cri sauvage de vos lèvres qui n'en peuvent plus de se taire, de retenir le volcan de dégoût qui bout en vous, jusqu'à l'éruption.
Se taire devient criminel. Car même si vous ne tenez personnellement pas le couteau qui égorge votre famille, vos enfants, vos amis, même si vous n'êtes pas directement impliqué dans les vols, la gabegie, l'injustice, le détournement de fonds instauré en pratique politique courante, l'enrichissement illicite, le trafic d'influences, votre silence est signe de connivence, d'acquiescement, de consentement.
Plus vous observez ces rassemblements de masse, le gratin de la république se bousculant aux premiers rangs, la foule des applaudisseurs parqués juste derrière avec l'espoir de paraître à la télévision histoire d'épater les voisins, la cérémonie ayant en principe pour thème la commémoration d'un souvenir, d'une tragique disparition, ou pour n'importe quelle autre occasion farfelue ou pas, plus vous êtes déçu.
Plus vous écoutez leurs discours, plus la révulsion vous prend à la gorge, vous avez mal à la conscience, même si par inconscience vous faites l'autruche, vous changez de chaîne, le malaise vous rattrape, vous pensez à ce que de quoi demain sera fait, à votre pays. Pour l'avoir vécu, vous comparez les personnes qui actuellement vous gouvernent à ces grands hommes qui ont fait le Liban.
Dans votre subconscient, fugace, un film passe. Vos héros lèvent bien haut le drapeau rouge, blanc, rouge, frappé du cèdre en son milieu. Beyrouth scintille de mille feux, le pays est un joyau que les envieux, les bandits détruisent pierre par pierre, s'emparant des trésors dont ils vous ont dévalisé, le drapeau brûle.
Quel grossier cauchemar, quelle tragédie ! Se taire, laisser passer, laisser faire devient criminel. C'est pire qu'être associé à des malfaiteurs, c'est non-assistance à personne en danger, d'autant plus que le crime se passe sous vos yeux et vous entendez geindre la victime qui en fait n'est autre que vous-même.
Non, Messieurs qui vous êtes érigés en responsables. Le Libanais n'est pas un guerrier à envoyer combattre et se faire tuer en terre étrangère, nous sommes un si petit pays qu'il est risible de penser que nous puissions être les défenseurs de la veuve et de l'orphelin au Yémen, en Irak, en Syrie et je ne sais où encore, alors que nos frontières sont une vraie passoire, que nous-mêmes avons besoin de protection. Mon concitoyen n'est pas un mercenaire. Je doute fort que Dieu murmure à vos oreilles et guide vos pas.
Non ! Le chrétien n'a pas été spolié de ses droits, c'est lui qui n'a pas su les préserver, se mettant au service de tout un chacun de ceux qui au cours des trente ou quarante années écoulées ont pillé notre pays, l'ont asservi, l'ont détruit, l'ont amoindri, s'alliant au premier venu, (j'allais écrire : « prêt à déculotter »), juste pour garder un petit strapontin au Parlement.
Je ne m'étendrai pas sur les inimitiés, la jalousie, la petitesse, la bassesse des fois, les rivalités, les futiles querelles de clocher qui souvent ont émaillé la descente aux enfers de cette communauté qui chaque jour se disloquait encore plus, se débandait, se diluait au gré des intérêts personnels, tandis que les autres tenants du pays serraient les rangs et s'organisaient.
Le pays est exsangue, la croissance, comme les touristes, l'a déserté, alors de grâce, Messieurs les matamores qui vous engagez et nous avec par la force des choses dans une aventure qui vous dépasse, allez jouer aux redresseurs de torts ailleurs et laissez-nous tranquilles.
Ce n'est pas en ouvrant grand son caquet ou se dressant sur ses ergots qu'on rend aux chrétiens la place qui est la leur sur l'échiquier de la nation. Et ce n'est pas par la rue qu'on la récupère.
Dans la situation présente, c'est plutôt par le doigté, la diplomatie, l'intelligence qu'on arrive à ses fins.
Georges TYAN
P.-S. : je crois que l'excellent documentaire sur Bachir Gemayel a mis à nu beaucoup de soi-disant responsables probes et honnêtes.


Quel défoulement si bien écrit M. Georges Tyan!! Votre critique, ardue, impulsive, exprimée avec un style hautement littéraire et distingué, mérite d'être distribué en Conseil des Ministres et au Parlement!!! Cet article critique aussi la majorité silencieuse qui ne s'est pas encore réveillée de sa torpeur!!! Un grand merci Monsieur Tyan!
23 h 46, le 21 septembre 2016