Toute rentrée est une rentrée dans l'ordre, qu'elle soit rentrée à l'école, au bercail ou sur scène. Finis la dissipation des vacances, les gambades dans les verts pâturages ou les essais de rôles au hasard et pour le seul plaisir ; le chemin est désormais tout tracé sur lequel avancer, l'étroite porte indiquée par laquelle passer et les répliques bien alignées dans la mémoire pour être récitées à la virgule près. On « entre » ici ou là : dans un café, une salle de cinéma, à l'académie, etc. Mais on « rentre » toujours dans le devoir, sa discipline et sa culpabilité tant il semble que l'humain y a sa demeure.
Notre retour est toujours celui de l'enfant prodigue, qui fut trop généreux de son temps, de son argent et de ses talents. Sans doute est-ce la loi et non la tendresse qui se précipite pour nous accueillir et nous mettre son joug sur les épaules, mais ce jour n'est pas pour autant à maudire. D'abord, parce que tout le monde y est convié et le frère aîné n'a pas de raison de faire sa tête de jour de carême et de Caïn ; ensuite, parce que chacun sait que, hors ces sentiers battus, ce sont les sentiers de la perdition, la vie avec les cochons et la faim au ventre. Puis, tout y est si bien rangé que cela repose du désordre de l'été : les formules à échanger, les sentiments à mesurer ou à réprimer, les actions à accomplir ou dont il faut s'abstenir. Le temps, enfin, n'a plus, au gré de nos ennuis et réjouissances, ses dilatations et compressions qu'on appelle la durée mais, comme un gros jambon réduit en tranches puis en dés de plus en plus petits, il se voit découpé en années, semestres, mois, semaines, journées de travail, de repos, etc., et, quelquefois, pour faire passer le goût trop prononcé de la viande fumée, il est possible de boire une bonne gorgée de treizième mois.
On rentre dans son bureau-casier et dans la case d'un tableau dessiné par quelque gestionnaire et dans la grille horaire affichée et dans la grille budgétaire non affichée et derrière la grille tout court. « On vit tranquille aussi dans les cachots : en est-ce assez pour s'y trouver bien ? », ironise Rousseau, ce nostalgique impénitent de la liberté sauvage et pourfendeur des despotismes. Quant à nous, sans aller jusqu'à dire, en jonglant avec les titres des romans de Gilbert Cesbron, que Notre prison est un royaume, nous pouvons au moins assurer que nous ne sommes pas des saints qui allons en enfer, mais des Chiens un peu fous qui avons trouvé un collier. Tout vient ainsi dans l'ordre : l'idée, puis la citation; le XVIIIe siècle, puis le XXe ; le grand écrivain pour tout âge, toute époque et tout pays, puis le romancier pour adolescents dans un collège bien pensant ; la gloire du paradis littéraire et son purgatoire.
Nous prenons aussi place sur l'échelle, cette matérialisation de l'ordre vertical et social, en espérant que la marche ne cassera pas et nous attendons que dégringole quelqu'un pour avancer. Ce ne sera jamais trop haut parce qu'on sait comment s'agrippent ceux qui pratiquent l'alpinisme depuis leurs premiers pas. Ils nous écraseraient les doigts si nous avions l'audace de les rattraper. L'ordre a ses règles et la loi son châtiment.
Heureusement qu'il nous reste Pascal pour nous rappeler, à la fin de la journée, lorsque le rideau est tombé, que les jambes et le souffle sont presque coupés, qu'il y a un ordre de la charité dont l'échelle n'est ni à monter ni à descendre, mais qui sert de mesure à toutes les grandeurs : celles de nature, éclatantes et parfois clinquantes, dans l'or, la force et la beauté ; celles d'établissement (ô combien pesantes !), effets de la coutume ou de la loi, mais acquises le plus souvent par rouerie et courtisanerie ; celles de l'esprit, quelquefois trop hautaines comme un sabre au clair et tranchantes comme lorsqu'il s'abat ; et les dernières, celles du cœur, seules véritables, humbles et invisibles à toutes les autres. Mais écoutons la voix inimitable de celui qui a connu au plus près et même au plus intime les sommets de ces grandeurs :
« Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d'un ordre infiniment plus élevé. »
Nicole HATEM

