Qui peut le plus peut le moins. On a souvent entendu cette maxime forgée par Aristote et qui semble avoir pour elle le sens commun. Qui vole un bœuf aura-t-il de la peine à voler un œuf? Qui détruit un pays sans ciller aura-t-il des scrupules à raser un village? Qui lit Shakespeare dans le texte s'excusera-t-il de ne pouvoir comprendre un prospectus en anglais? Qui a parcouru un continent pour aller soigner des femmes aux mains coupées ne traverserait-il pas la rue pour donner une pièce à un enfant aux pieds nus ? On pourrait ainsi multiplier les exemples certifiant la pertinence de l'adage suivant lequel le plus englobe nécessairement le moins, comme la grande Matriochka sa flopée de poupées miniatures.
Néanmoins, une idée énoncée par un autre philosophe est susceptible de commencer à ébranler l'absolue justesse de la sentence. En effet, Hobbes, l'auteur du Léviathan, soutient que tous les hommes sont égaux physiquement puisque chacun d'eux peut le plus, c'est-à-dire tuer son prochain (qui devient alors, évidemment, son lointain). Or, bien que le raisonnement ait de quoi séduire les féministes, les gringalets, l'enfant de cinq ans qui crie haut et fort « je suis Tarzan, je suis aussi fort que papa », nous voyons tous, sauf à être ce hâbleur de Tartarin de Tarascon, que nous avons peu de chances d'envoyer sur le tapis, par la seule force de la maxime et de nos muscles, un émule de Cassius Clay ou seulement de le faire bouger d'un millimètre dans le cas improbable d'un bras de fer avec lui.
Voilà donc la formule et le bon sens un peu ébréché sur les bords. Ébréché seulement et sur les bords, ce qui, dira-t-on, n'a jamais empêché personne de boire sa tasse de thé. En outre, les maîtresses d'école, qui vénèrent tout ce qui ressemble à un règlement, vont certainement se dépêcher de nous rappeler leur sacro-saint principe : « L'exception n'infirme pas la règle » et d'ajouter, extasiées : « Elle la confirme. » Il ne nous reste donc plus qu'à monter en personne au créneau pour tenter de mettre K.-O., à défaut d'un quelconque champion de boxe, la prétention de la sentence à la vérité absolue : Non ! Qui peut le plus n'a pas le moins ipso facto dans la main, dans le bras ou dans la poche ;
davantage, le plus n'a été le plus souvent possible que parce que le moins ne l'était pas.
Commençons par la première proposition. Les exemples ne manquent pas de génies qui savaient déchiffrer les desseins de Dieu dans le monde et même avant la création du monde, les plans de la nature dans sa surabondance et son indigence, le fond du cœur humain dans ses élans de noblesse et ses plus grandes retombées de petitesses et, pourtant, tout à fait incapables de lire l'horaire d'un train sur un tableau d'affichage, la posologie de leur médicament et l'expression de dépit sur le visage d'un coursier qui n'a pas reçu son pourboire. Qui s'étonnera, dans ces conditions, que leur secrétaire, leur infirmière ou leur femme de ménage soit devenue leur épouse, leur tyran, leur légataire universelle et quelquefois, pour les plus incompétents, leur muse ? Mais sans avoir besoin d'évoquer Matisse, Ted Hughes ou Dali, il est de nombreux cas très ordinaires où le plus n'inclut pas le moins. Ainsi moi-même connais un rat de bibliothèque qui a lu la Divine comédie et toute la Comédie humaine, soit plus d'une centaine d'in folios et qui ne peut parvenir au bout d'une seule ligne imprimée sur un formulaire de demande de visa ; une femme de tête qui ose affronter son adolescent de fils, son directeur d'entreprise et même son concierge, mais qui tremble devant une porte d'ascenseur qui se ferme alors que celle-ci n'a pas paru manifester une malveillance particulière à son endroit ; un chercheur-procureur qui convoque jour et nuit les plus grands penseurs de l'Antiquité et du Moyen Âge pour décider s'il les acquittera du crime d'emprunt non déclaré ou de délit d'un raisonnement boiteux, mais n'ose appeler un serveur pour lui faire sa commande d'un simple café très régulier ; enfin, un jeune humanitaire qui irait jusqu'à laver les pieds des plus miséreux, mais ne peut, ainsi que le recommande un savoir-vivre élémentaire, laisser passer une femme devant lui. Je m'arrête là, car dès que l'on a saisi comment s'effectue la mise en question de la sentence proverbiale, chacun peut se servir chez soi et en soi et se dispenser de rameuter sa parentèle, ses amis et connaissances pour le fournir en images appropriées.
La défense et l'illustration de notre première proposition terminée, la seconde qui surenchérit sur elle se présente pour être, à son tour, validée : le plus n'a été possible que parce que le moins ne l'était pas. Effectivement, c'est parce qu'il a renoncé à voyager que notre dévoreur d'in folios, allergique au langage bureaucratique des consulats, a eu tout le temps d'explorer l'univers dantesque (ses neuf cercles de l'enfer, son purgatoire, ses limbes et son paradis) et la société balzacienne (son grand, petit et demi-monde, ses Rastignac toujours à l'attaque et ses Grandet toujours à gronder pour un sou dépensé) ; c'est parce que le ton d'impatience réprimée du garçon de café l'horripilait que notre chercheur passait le plus clair de ses journées en compagnie de ses êtres pleins d'égards et de délicatesse que sont les grands esprits même quand ils se trouvent dans la position peu confortable d'accusés ; enfin, c'est pour combattre les vieux réflexes d'avant la civilisation que notre dernier exemple se mortifie jusqu'à ressembler au « très bas ».
Ainsi arrive-t-il au « plus » ce qui arrive à tout le monde : pouvoir seulement ce qu'il peut, c'est-à-dire, dans son cas, le plus... sans plus... même pas un pauvre moins.
Nicole HATEM

