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Liban - La Vie, Mode D’Emploi

32 – Le salut par le téléphone portable

Et c'en est un, assurément. Que feraient tous ces hommes et femmes du sous-continent africain et du quart-monde asiatique qui hantent nos rues, nos appartements, nos bureaux et nos ascenseurs s'il n'y avait pas cet objet qui leur rappelait qu'ils sont autre chose que des balais, des cannes de vieux et des promeneurs de chiens de salon : qu'ils ont leur maison, leurs vieux et des enfants qui aiment se promener ?
Que feraient les gardiens de parkings ou les valets de ces mêmes palais-Hadès s'ils n'étaient pas raccrochés, grâce au sans fil, à l'oxygène de leur chaumière : « Le garçon est rentré ? La petite a cessé de pleurer ? Il faut les faire sortir, qu'ils prennent l'air... » ?
Que feraient les subordonnés dans toutes ces réunions de consultation, d'information, de décisions déjà prises ou encore remises, de têtes toujours soumises et d'ennui sans fond et à fond de train, en dépit des biscuits et du trait d'humour lancé à la piétaille pour qu'elle s'égaye, si le petit joujou-bijou ne permettait quelques échappées ?
Que feraient les patients qui commencent à s'exercer à leur rôle de patients dans la salle d'attente d'une clinique dont le médecin est absent, officiellement, pour cause d'urgence et, officieusement, parce qu'il court sur son tapis ou le jupon ou concourt à la plus belle voiture parmi ses confrères et qui est sur-sur-surbooké au point que cela déborde jusque dans les escaliers ?
Que feraient les enfants en attendant que leurs parents finissent de se disputer pour savoir devant quel téléviseur ils passeront leur week-end : celui de l'appartement de papa avec son supplément de chaînes sportives ou celui de l'appartement de maman, avec son supplément de chaînes éducatives ?
Aussi petit et mince soit-il, le téléphone portable est donc bien une planche de salut en haute mer quand on vous jette par-dessus bord ou qu'il n'y a plus de place sur le canot ou à marée basse et à cœur chaviré. C'est là un point acquis et approuvé. Passons au suivant qui risque d'être plus controversé.
L'esclave est devenu maître du maître. Tout le monde connaît la dialectique hégélienne, même s'il ignore tout de la dialectique et de Hegel, son nom n'ayant pas encore été recyclé pour servir de marque à un parfum, à des chaussures ou à une société de restauration rapide. Le téléphone portable vous dispense de vous inscrire à un cours de philosophie. Il illustre à la perfection le fonctionnement de cette dialectique. Ainsi, après avoir été un simple instrument à votre disposition et dont vous maîtrisiez les fonctions et options et usages, voilà qu'à présent vous vous sentez tout à fait perdu, comme un enfant avec des parents négligents, s'il n'est pas à portée de main, vous sommant de ne pas le quitter des yeux, vous imposant ses sujets d'intérêt, ses heures d'alimentation, son goût immodéré pour le jus frais et les menus à la carte.
On ne se salue plus dans les couloirs des administrations, dans les ascenseurs, dans les wagons de trains. Il n'y a plus d'embarras à être le vis-à-vis d'inconnus, il n'y a plus d'obligation à céder le passage (cet « Après vous, Monsieur, je vous prie » qui est toute une leçon d'éthique suivant Levinas). Personne ne voit plus personne : tous ont les yeux baissés et rivés à leur petit écran, lui-même greffé dans leur paume et il faut que l'ascenseur s'arrête soudain pour qu'ils se rendent compte qu'ils ne sont pas seuls, qu'il est en panne ou qu'il est monté au vingt-deuxième étage au lieu de descendre au rez-de-chaussée... État d'hypnose collective, diagnostiquera-t-on, et duquel on n'est pas près de se réveiller avec toutes les nouvelles générations de téléphone portable annoncées... sur les téléphones portables.
Mais au moins l'ère du téléphone portable vous aura vraiment libérés d'un immense souci : le cadeau à faire au prochain anniversaire. Il n'y a plus à se mettre martel en tête pour savoir si ce sera du classique ou du personnalisé, du symbolique ou du potlatch dissuasif, de l'ethnique ou de la dernière fantaisie, du n'importe quoi « à échanger » ou du sur-mesure à se fâcher s'il ne plaît pas, du « trop mignon » ou du « je m'y ferai, il faut seulement me donner le temps de m'y habituer », du cadeau déjà reçu et qu'on remballe avec du nouveau papier pour qu'il continue sa tournée, du coupon-cadeau ou du cadeau oublié chez soi mais promis pour la prochaine fois, du cadeau dernière minute ou longtemps réfléchi et mûri et presque pourri, du très chic et sans hic ou du pas cher mais avec ce qu'il faut de déchiré et de froissé pour faire très in, enfin toute cette variété de cadeaux qui est à l'honneur de l'inventivité humaine. De tout cela, le téléphone portable vous a libérés puisqu'il suffit d'en acheter la dernière version (avec le choix, bien sûr, entre les différentes couleurs, formats et marques sans quoi l'ultime réduit de la liberté humaine aura été détruit) pour être sûr que le destinataire sera satisfait. Il vous aura libéré aussi de la question qui vous tourmentait, celle de savoir quels cadeaux vous recevrez à votre anniversaire et ce que vous ferez de tous ceux qui ne vous plairont pas : les prétendus classiques, ethniques, personnalisés, les déjà usés mais remballés, ceux auxquels vous ne vous y ferez jamais, etc. Quant à vos téléphones périmés de l'an passé, il y aura toujours votre domestique et votre concierge étrangers pour vous remercier de les en gratifier et qui les offriront peut-être eux-mêmes à leurs enfants qui sont au pays et rêvent de pouvoir enfin parler tout leur content à leurs parents.

Et c'en est un, assurément. Que feraient tous ces hommes et femmes du sous-continent africain et du quart-monde asiatique qui hantent nos rues, nos appartements, nos bureaux et nos ascenseurs s'il n'y avait pas cet objet qui leur rappelait qu'ils sont autre chose que des balais, des cannes de vieux et des promeneurs de chiens de salon : qu'ils ont leur maison, leurs vieux et des enfants qui aiment se promener ?Que feraient les gardiens de parkings ou les valets de ces mêmes palais-Hadès s'ils n'étaient pas raccrochés, grâce au sans fil, à l'oxygène de leur chaumière : « Le garçon est rentré ? La petite a cessé de pleurer ? Il faut les faire sortir, qu'ils prennent l'air... » ?Que feraient les subordonnés dans toutes ces réunions de consultation, d'information, de décisions déjà prises ou encore remises, de têtes...
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