On nous répète inlassablement qu'on doit profiter de la vie, arrêter de se plaindre, que des drames surviennent sans crier gare. On nous dit et redit de voir ce qui se passe ailleurs pour réaliser qu'on a de la chance d'être là où on est, d'avoir ce qu'on a ; de remercier les cieux, les étoiles, Dieu et ses compères des atouts et des avantages qu'ils nous ont offerts.
Oui, mais il n'empêche que malgré ces précieux conseils, ces sages recommandations et tous les sites Internet qui établissent des listes du genre Comment faire pour être heureux (où se trouve, bien évidemment, le point essentiel du bonheur : jouir de la vie), on sera inlassablement centré sur soi-même. Tous les malheurs du monde n'y feront rien, on ne pensera qu'à nos petites misères, à nos problèmes du quotidien.
El na2. Un des sports nationaux où nous, Libanais, excellons comme nous savons si bien le faire. À la compétition du meilleur râleur, on serait sûrement sur le podium, côtoyant les Français qui adorent se plaindre... de tout. Sport national, mais en chambre. Aucune velléité ou presque de changer quelque chose, de sortir de chez soi pour bousculer le système. Parce que si on changeait quoi que ce soit, comment ferait-on pour continuer à geindre sur notre sort de victime ?
Alors on zappe. On zappe le sort du monde. On regarde les images des petits Syriens comme on regarderait un aquarium. Pas tout le monde, heureusement. Et ce n'est pas une question d'absence d'empathie, c'est juste que les désastres de l'humanité, aussi proches soient-ils, touchent de moins en moins de gens. Les victimes se succèdent et nous restons impassibles, s'offusquant parfois, partageant des photos, un article, sur les réseaux sociaux ; et nous revenons ensuite, sans état d'âme aucun, à nos gémissements de seconde zone. États d'âme, crises existentielles. Remises en question, blues et boules dans le ventre. Évidemment que certaines de ces angoisses sont justifiées. Évidemment que l'on souffre, qu'une dépression détruit. Mais les complaintes futiles devraient trouver le silence une bonne fois pour toutes.
Parce que la vie est une chienne. Une salope qui n'épargne personne. Parce qu'elle nous joue de sales tours sans prévenir. Qu'elle nous fait basculer du côté obscur en un instant. En un rendez-vous chez le médecin, en un diagnostic, en un coup de fil nocturne – ce coup de fil redouté de tous – en une fraction de seconde d'inattention. Parce qu'elle nous assène de coups fatals et qu'elle nous plonge dans ces douleurs que l'on pensait exclusives aux autres. La vie nous fait plier, courber l'échine face à ce qu'on appelle le destin, avec résignation. La vie (ou on ne sait qui ou quoi) est de plus en plus porteuse de mauvaises nouvelles. De drames et de tragédies dont on préfère taire le nom. Haydek l'marad parce qu'on préfère ne pas dire cancer. Parce qu'il ou elle est parti(e) au lieu d'être mort. Oui, ils sont morts. C'est moche à entendre et ça fait mal. Ça fait atrocement mal. Et ça nous fout une grande claque dans la gueule. Une claque qui nous rappelle que la vie est précieuse et qu'elle mérite d'être vécue à fond, car elle peut se barrer du jour au lendemain. Qu'elle ravive notre mémoire où se sont planqués tous ces conseils qu'on n'a pas arrêté de nous prodiguer. Qu'on a suivis un temps et qu'on a préféré oublier. Alors oui, YOLO – même si cette contraction de You only live once (pas comme le James Bond qui nous faisait croire du contraire) – semble ridicule quand on la voit accolée à un # sous une photo Instagram de potes hilares lors d'une grosse soirée de beuverie.
On ne vit qu'une fois, et ce n'est pas une répétition. Le spectacle n'aura pas lieu demain.


Médéa Un problème existentiel très large, énorme, effleuré avec une telle grâce... bon week end!
08 h 59, le 03 septembre 2016