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Culture

Gibran au miroir de son œuvre

Lecture

Biographie théâtralisée, « Vers la lumière », de Nabil Dagher, met en scène les dernières heures de l'auteur du « Prophète ».

Fady NOUN | OLJ
20/08/2016

On se croirait d'abord devant une biographie théâtralisée de Gibran. La pièce de Nabil Dagher, Vers la lumière (*), met en scène l'écrivain au seuil de la mort, interrogé sur son existence, ses amours, ses rapports avec sa patrie d'origine et, plus que tout, son œuvre, par un « inconnu » qui fait intrusion dans l'appartement-atelier où il vit ses dernières heures. Cet inconnu n'est en fait que le prophète, le personnage hiératique qu'il avait imaginé dans l'œuvre qui lui valut la célébrité de son vivant même, et qui demeure l'un des plus grands best-sellers de tous les temps.

En seconde lecture, le côté onirique de la pièce l'emporte. Deux hommes dialoguent, l'un est un être de chair, aujourd'hui mort et entré dans la légende, l'autre est sa créature venue interroger son créateur sur sa sincérité. L'apparition fantomatique fait surgir devant les yeux de Gibran les tableaux et scènes de sa vie, elle « lui jette ses mots à la face » et lui demande s'il n'est pas un imposteur. « As-tu vécu ce que tu m'as fait dire dans tes livres ? », lui demande-t-elle. Par là, c'est à la dimension universelle de l'humain que l'on touche. Gibran, c'est chacun d'entre nous qui se pose cette même question, celle du sens dernier de l'existence.

« Ma vision de Gibran est marquée par ce que cet homme a dit du Liban », nous confie Nabil Dagher, dont Vers la lumière est la première pièce. « C'est son ouvrage Mon Liban qui m'a retourné ("Vous avez votre Liban, j'ai le mien..." ), ajoute ce médecin de profession, vivant à Paris. À la lecture, je n'ai plus eu l'impression d'être en présence d'un fabulateur, comme on présente parfois Gibran, mais d'un visionnaire. Je me suis ensuite penché sur le reste de son œuvre, et j'ai aimé cet homme qui a énormément souffert de l'exil dans un quartier pauvre de New York, ce paria "syrien" qui a perdu les membres de sa famille l'un après l'autre, ce Libanais écartelé, cet amoureux admiré et éconduit, cet éducateur sans enfants, ce romantique éprouvé dans sa santé qui a sombré dans l'alcoolisme. »

Né à Bécharré en 1883, Gibran avait quitté le Liban à la fin du XIXe siècle, à l'âge de 12 ans. Il s'éteint en 1931 dans son atelier de New York, miné par un cancer (il avait suivi, quelque temps auparavant, une radiothérapie), la tuberculose aussi, croit-on, une maladie des quartiers pauvres qui avait successivement emporté sa sœur, Sultana, et son demi-frère, Boutros, et une cirrhose du foie.

Sagesse et double fantomatique
« Des souffrances de Gibran, j'ai tiré pour moi-même une certaine sagesse, ajoute Nabil Dagher. Dans ma pièce, j'ai donné voix à des questions que tout le monde peut se poser à la veille de la mort. Et sachant dans quelles circonstances est mort Gibran, je me suis dit : il se sait condamné – à la veille de sa mort, il refuse d'être hospitalisé –, qu'est-ce qui a pu se passer dans sa tête ? »

Nabil Dagher avoue avoir écrit sa pièce dans le désir de mieux faire connaître Gibran en France. Il y a un côté didactique dans son travail qu'il a réussi, à force de métier, à gommer. Par souci d'authenticité, il a inséré dans sa pièce des citations extraites des œuvres ou de la correspondance de Gibran. Ainsi, il cite textuellement, tirée de ses carnets intimes, la réponse de Mary Haskell, la mécène de dix ans son aînée qui avait financé son séjour à Paris, à la demande en mariage de Gibran.
« Le plus dur a été de condenser les divers épisodes de la vie de Gibran, de faire une pièce d'une heure trente, précise l'auteur. Au-delà, considérant qu'il s'agit d'une agonie, le public n'aurait peut-être pas tenu. » Et d'ajouter qu'il a mis « quatre à cinq ans » pour écrire sa pièce.

D'autres scènes mettent Gibran face à ses trois ou quatre amours impossibles, face aussi à son manque de sens pratique, à son dandysme. Son double fantomatique le raille, le provoque, lui reproche d'avoir vécu aux crochets de sa mère, qui faisait des travaux de couture, et de son demi-frère. Gibran proteste, assure qu'il a épongé les dettes laissées par sa mère, avant de fermer l'échoppe que tenait son demi-frère.
L'intrus reproche aussi à Gibran mourant d'avoir manqué l'occasion de servir son pays, en rejetant le portefeuille ministériel que lui proposait le président Ayoub Tabet. C'est l'occasion pour l'auteur d'introduire habilement, extraite du texte Mon Liban, la célèbre tirade de Gibran sur sa génération. En guise d'introduction à cette envolée, Nabil Dagher met ces mots dans la bouche de Gibran : « Que pourrait-il rester de votre Liban et de ses enfants à la fin de ce siècle ? Dites-moi, que léguerez-vous à cet avenir sinon des belliqueux, des fabulateurs et des ratés ? » La réponse à cette question s'impose d'elle-même, avec la corruption, l'affairisme et l'agressivité rentrée ou ouverte qui marque notre actualité politique.

« Cet homme, au final, n'a jamais prétendu être un autre messie, conclut Nabil Dagher. On a trop gonflé son image. S'il n'a pas reçu l'extrême-onction avant sa mort, c'est peut-être simplement qu'il était inconscient. Curieusement, c'est le vendredi saint, 10 avril 1931, qu'il fut trouvé évanoui et comateux dans son appartement-atelier. Il mourut dans la journée. La veille, la concierge, Anna Johansen, qui lui apportait au matin son petit déjeuner, l'avait déjà trouvé agonisant. Un médecin convoqué par sa voisine de palier recommanda une hospitalisation. Gibran refusa. Croyait-il réellement à la métempsycose ? Ma conclusion est qu'il était dans une forme de déisme. Les diverses religions, pensait-il, sont comme les doigts lumineux de l'unique main de l'Être suprême. »
« Il a dit "si vous voulez me voir, allez à Bécharré regarder dans les arbres, regarder dans la nature", enchaîne Nabil Dagher. C'est peut-être une forme de New Age avant la lettre comme on a dit, une "religion de l'Esprit" , mais ce qui est certain, c'est qu'on se trouve là plutôt dans la littérature que dans la théologie. C'est pourquoi, il me semble, il n'a jamais prétendu être prophète, au sens exact du mot. Si je dois le décrire, je dirais qu'il était philosophe et poète. Et peintre. Les trois 'P'. »

Travail tout à la fois original et substantiel, Vers la lumière présente Gibran dépouillé de son mythe, mais pas de sa noblesse humaine ni de ses paradoxes, et rendu plus proche de nous.

(*) Nabil Dagher, « Vers la lumière, le prophète face au miroir », L'Harmattan. L'auteur signera son ouvrage au Salon du livre, vendredi 11 novembre 2016, stand de la Librairie Antoine.

 

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