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Liban - La Vie, Mode D’Emploi

29- Le salut par la libération des épouvantails (suite)

Il se pourrait que vous possédiez déjà un épouvantail en fonction et ressentiez, bien plus que son usage salutaire, les ravages de sa tyrannie. Sa seule présence dans votre champ est comme un trou noir qui aspire toutes vos forces et votre envie de cultiver. Aussi êtes-vous en quête d'un maître, non pour vous initier à la technique de fabrication d'un épouvantail (comme cela fut fait longuement et pédagogiquement dans le mode d'emploi précédent), mais pour vous apprendre à vous en libérer. Le salut, alors, c'est l'épouvantail encore, mais celui de l'autre.
Allez sur le champ de votre voisin, examinez attentivement son mannequin transformé en sorcière et voyez si sa contemplation ne provoque pas chez vous un accès de rire ou de colère. Quoi !
ceci a pu lui faire peur des années durant ?
Lui si élégant, si délicat, si naturellement gentleman trembler devant cette ménagère à qui il a mis un ballon tout gonflé pour simuler ses rondeurs de chat chapardeur et autour du cou ce foulard entortillé comme les replis d'une âme de pharisienne et qu'il a chaussée de vieilles mules pour qu'il puisse aisément imaginer son talon de rhinocéros écrasant sur son passage les roses et les bons sentiments ! Comment est-il possible que cet amas de chiffons, de laideur et de vulgarité ait pu, comme il le répétait, le mettre dans tous ses états, jusqu'à l'amener à lui attribuer la maladie qui l'a emporté ? Vous ne désirez plus, vous, qu'une chose : vous jeter sur cette espèce de fée Carabosse, lui dire son fait de ménagère en manque de servante à commander et se servant de toute grâce passant à côté d'elle pour la châtier de ses propres carences et sentiments rances et existence rassise.
Mais arrêtez cette vindicte dirigée contre les ménagères et leur ménagerie. Les stoïciens sont ici, comme souvent, de bon conseil : le jugement par lequel fut appréciée la situation d'autrui, appliquez-le à la vôtre quand elle est similaire. Ce précepte n'est-il pas suffisamment clair ? Souffre-t-il, à vos yeux, d'une tare de naissance (philosophique) qui le décrédibilise d'emblée ? Son abstraction vous répugne-t-elle comme elle a rebuté cet autre qui déclarait sans vergogne n'avoir jamais rencontré l'Homme, mais des Français, des Italiens, des Russes et que si le premier existait, c'était bien à son insu ? Auriez-vous besoin de quelque illustration pour vous rendre la prescription concrète, accessible, familière et aussi stimulante que le « yalla ! » de chez nous ?
Rassurez-vous, Epictète, dans son Manuel, n'est jamais en manque d'exemples simples et prosaïques vous aidant à comprendre et vous incitant à désamorcer sans tarder tout mouvement d'humeur afin de vous mettre à l'abri du moindre remous intérieur, jusqu'à l'infime soubresaut de surprise : « Lorsque le domestique d'un autre casse sa coupe, enseigne-t-il, nous avons aussitôt sur les lèvres : "Cela se voit tous les jours". Sache donc que quand on cassera ta coupe, tu dois être tel que tu es quand on casse celle d'un autre. »
Je sais que le souvenir du gentleman est très puissant, qu'il vous donne des envies de dégonfler tout de suite la grosse baudruche, mais ce n'est pas votre affaire : laissez cet épouvantail, maintenant qu'il a perdu sa victime, se faire peur à lui-même, comme un scorpion qui retourne son dard contre soi ; peut-être que les morsures répétées lui apprendront le remords et feront apparaître quelque chose qui ressemble à un cœur. Dépêchez-vous d'aller dépouiller le vôtre de ses épouvantes et nuits d'halloween : déshabillez-le, laissez-le trembler de froid par tempêtes et frimas ;
appelez les moineaux du ciel pour qu'ils s'amusent à lui picorer le bout du nez et à le convertir avec leurs ailes déployées en ange de première communion. C'est là un moyen sûr de le rendre fou de rage, surtout s'il a perdu sa fourche pour les menacer, les chasser et les embrocher. Mais si vous craignez que, même renversé, un sabbat reste un sabbat comme une dictature une dictature, qu'elle se teigne en blanc tsariste ou saigne en rouge communiste ou se ceigne de noir daechiste ou se signe en croix fasciste, rien n'interdit de conserver votre épouvantail tel quel, avec son accoutrement et ses accessoires dans votre musée personnel, pour faire rire la galerie et dissuader les futurs candidats de présenter leurs lettres de créance, de malveillance et de désespérance.

Nicole HATEM

Il se pourrait que vous possédiez déjà un épouvantail en fonction et ressentiez, bien plus que son usage salutaire, les ravages de sa tyrannie. Sa seule présence dans votre champ est comme un trou noir qui aspire toutes vos forces et votre envie de cultiver. Aussi êtes-vous en quête d'un maître, non pour vous initier à la technique de fabrication d'un épouvantail (comme cela fut fait longuement et pédagogiquement dans le mode d'emploi précédent), mais pour vous apprendre à vous en libérer. Le salut, alors, c'est l'épouvantail encore, mais celui de l'autre.Allez sur le champ de votre voisin, examinez attentivement son mannequin transformé en sorcière et voyez si sa contemplation ne provoque pas chez vous un accès de rire ou de colère. Quoi !ceci a pu lui faire peur des années durant ?Lui si élégant, si délicat, si...
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