Ils sont très commodes : fabriqués par vous et concentrant une grande partie de vos peurs, ils offrent l'avantage de libérer votre champ de vie, le ciel et ses oiseaux. Car ce sont vos épouvantails et non les leurs, et il suffit que vous les dressiez dans votre pré carré pour que vous sachiez comment, désormais, vous orienter dans la vie, c'est-à-dire tracer les chemins permettant d'éviter leur épouvante. Telle est la formule simplifiée de l'épouvantail, mais la réalité est évidemment plus complexe.
D'abord, en ce qui concerne son aspect extérieur qui est presque tout l'épouvantail, il faut savoir que, même s'il est fabriqué par vous, il ne se réduit pas à n'être que deux planches de bois sur lesquelles une partie de votre friperie est accrochée. Il est également, selon sa définition lexicale qu'il ne faut pas perdre de vue, un receleur d'épouvante et cela non seulement subjectivement, mais aussi objectivement. En effet, votre choix de tel chapeau noir et pointu, de telle jupe froufroutante, de tels boutons de bottine pour les yeux et de telle fourche ou balai n'est pas seulement dû au hasard de ce que vous avez pu trouver dans votre grenier et sur le cadavre du placard que chacun, selon le spécialiste en épouvantes inconscientes, cache dans son bel appartement, il est aussi dicté par le désir de vous rapprocher autant que faire se peut du modèle d'une personne qui s'est présentée à vous, dès votre premier contact, comme candidate très sérieuse au titre d'épouvantail, avec attestations dûment cachetées, c'est-à-dire avec force piques (d'où le chapeau pointu), estocs (d'où la fourche), griffures (d'où, par consonance, les jupes froufroutantes comme la fourrure des félins), volonté flagrante de vous voir débarrasser le plancher (d'où le balai) ou de vous écraser sous son soulier (d'où les boutons de bottine). Tout cela sans être particulièrement sorcier suppose, de votre part, un peu d'imagination, de savoir-faire de bricoleur et, cela va sans dire, d'une grande dose de frayeur.
Une fois le mannequin au point, vous consacrez la personne qui vous a servi de modèle à ce rôle d'épouvantail. Et le terme de consécration est le mot qui convient puisque, d'une part, vous la dévouez à ce qui est sa vraie vocation et, d'autre part, elle-même doit vivre ce rôle comme la consécration de toute son œuvre de stupeur et d'effroi. Il est aussi fort probable, d'ailleurs, qu'elle serve dans plusieurs champs tant ce rôle doit lui plaire et l'épouvante qu'elle porte en elle être trop grande pour se satisfaire d'un seul emploi. Je la soupçonne même d'avoir des ambitions qui vont bien au-delà de nos petites existences, par sa prédilection maligne pour les moineaux, par sa manière quelque peu parodique de tendre ses bras en croix et de se dresser de toute sa hauteur et sa hideur comme une preuve irréfutable du caractère horrible de la création. Mais ce n'est là qu'un soupçon qui risque lui-même d'être soupçonné de manquer de mesure tant l'épouvante fausse notre vision des choses. C'est pourquoi il faut renoncer à cette mise en accusation métaphysique et se contenter de considérer la fonctionnalité de l'épouvantail, c'est-à-dire son efficacité.
À ce propos, il est évident que l'épouvantail fabriqué de bric et de broc et de votre expérience de brocards et d'os brisés et, aussi horrifique qu'il soit, ne saurait condenser en lui toutes vos terreurs (de la terre qui peut trembler, se désertifier ou se laisser engloutir par la mer ; du ciel qui peut vous tomber sur la tête, tempêter ou se vider ; de l'enfer qui peut s'ouvrir quand se font entendre les tambours de la guerre ou le marteau-piqueur du chantier d'à côté ; des hommes devenus bêtes et des bêtes échappées de leur zoo, etc.), mais il accapare une bonne part de votre capacité de vous effrayer, ce qui vous permet de démobiliser le reste de vos troupes et de les envoyer cultiver vos terres éloignées. C'est dans les livres d'histoire qu'on apprend ce genre de stratégie. Quant à la tactique à adopter avec l'épouvantail, elle consiste, comme la formule simplifiée l'a déjà indiqué, dans l'esquive. Mais là aussi les choses se compliquent et les adeptes de cette méthode connaissent son danger : pratiquée systématiquement, elle finit, de dérobade en abstention, par s'étendre à tout votre champ d'action et vous vous retrouvez bientôt à éviter même de marcher et de respirer. C'est pourquoi le « rien de trop » des Grecs et du coach Nagi (voir les modes d'emploi numéros 2 et 19) est ici des plus appropriés. Pour continuer à avoir l'usage de vos jambes et de vos poumons, il est indispensable d'accepter d'affronter épisodiquement l'épouvantail. Donnez alors à cette épreuve épouvantable ou de l'épouvantail (peu importe comment vous la baptiserez) l'apparence de la preuve de votre volonté d'œuvrer pour des rapports de bon voisinage. Acceptez donc de vous hasarder jusqu'au périmètre dessiné par l'axe des bras de l'épouvantail et là faites un petit salut « de loin en loin », comme on dit en dialecte libanais ou, si vous préférez une illustration, un salut à la manière du « coucou ! » émis par l'oiseau-pendule qui, après sa soudaine apparition, se précipite à l'intérieur de sa maison pour se mettre à l'abri derrière ses volets hermétiquement clos. Tout mot qui excéderait ces deux syllabes signerait votre arrêt de mort sur-le-champ et dans votre champ. L'épouvantail est un cow-boy déguisé et qui tire presque aussi vite que son ombre.
Nicole HATEM

