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Culture - Relecture

L’Orient d’une Immortelle, plus que jamais d’actualité

Le verbe de Marguerite Yourcenar, première femme admise à l'Académie française, même plus de trois-quarts de siècle après sa publication, ne ternit pas.

L’écrivaine Marguerite Yourcenar pose à Marseille le 5 avril 1984. Gerard Fouet/AFP

On parle des Nouvelles Orientales* pour un Orient qui ne change pas dans ses passions violentes et sanglantes... Pas plus que la part sombre des humains, dans des contrées aujourd'hui ravagées et
fragmentées...
On aborde les rives de l'imaginaire de Marguerite Yourcenar avec respect. Comme si l'on entre dans un temple majestueux. Une œuvre à part, une voix et un regard à part que ce recueil de dix Nouvelles Orientales (publié en 1938 et remanié en 1968), entre la monumentale leçon de sagesse des Mémoires d'Hadrien et l'inquiétante histoire de Zénon, en guerre contre l'obscurantisme, de L'œuvre au noir.
Images baroques d'un Orient allant de la Grèce et de la campagne attique aux confins de la Chine et de l'Inde, en passant par les paysages serbes des Balkans. Il y a presque un siècle, dans ces régions qui passaient pour exotiques et faisaient rêver, la vie était-elle la même? Sans nul doute oui, mais c'est sans compter aujourd'hui avec une Grèce mise aux enchères, une Chine robotisée, ultra-industrialisée, une Inde rongée jusqu'à l'os par la misère, des pays des Balkans aux blessures encore ouvertes et surtout d'un Proche-Orient poudrière, littéralement à feu et à sang, avec au cœur, telle une écharde, le daechisme, une barbarie nouvelle à visage totalement inhumain et où Lucifer est maître en obscurantisme...
Mais la plume et la narration de Yourcenar dépassent le cap du temps, transfigurent les drames passés et à venir, fouillent loin dans l'inconscient collectif, interrogent la mansuétude ou la colère des dieux, réinterprètent les mythes et atteignent l'essence des choses. L'être est toujours en confrontation avec lui-même, avec ses démons, ses tentations, ses plaisirs, ses amours volatiles, destructrices ou lumineuses; avec ses instincts de meurtre, de possession, d'orgueil. Et pour finir, avec les douleurs de la séparation et de la mort. L'homme y est mis à nu devant l'emprise de la politique et des coercitives lois sociétales.

Mystère et beautés empoisonnées
Dans un Orient méditerranéen jetant le bras jusqu'à la brume de l'Extrême-Orient, perdu entre mysticisme, contes et légendes, Yourcenar offre un saisissant bouquet d'histoires entre fiction et réalité, rêve et témoignage, mystère et beautés empoisonnées. Aucune légèreté dans ces nouvelles ciselées de main de maître orfèvre, mais une narration qui prend à la gorge par la puissance de sa syntaxe somptueuse, son pouvoir de poésie, d'incantation et d'appel à un sens de l'humain qui va, hélas, dans nos sociétés dites civilisées en décrescendo...
Il y a tout d'abord, et on le redit, car c'est d'une importance capitale, cette leçon de style. La beauté radieuse et fascinante d'une langue de très haute tenue. Claire comme du cristal, pourfendant tout cliché, riche de toutes les phosphorescences d'une culture presque savante, alliant portraits à l'acide avec de la tendresse et de la compassion pour une humanité souffrante et en mal de repère.
Est-ce que ce sont là les échos de voyage et les éblouissements des terres lointaines de l'Immortelle? Les visions de jeunesse d'une femme de lettres qui savait puiser l'inspiration au cœur même de ce qui ne se dit pas, avec courage et lucidité? Marguerite Yourcenar devait avoir en ce temps-là à peu près trente-cinq ans. La fin de la jeunesse et le début de la maturité.
C'est entre ces deux frontières que sont perçues ces nouvelles, malgré leur concise brièveté, d'une intense force de description et de réflexion.
Pour ce qui a été chez l'auteure d'Anna Soror une quête éperdue pour l'être
«éternellement en devenir», ce bijou de livre jette un rai de lumière sur la face cachée des vivants. Pour ce qui reste, sans qu'on le voie ou qu'on l'entende, malgré toutes les fausses apparences, une certitude, une évidence. Nul ne traverse les orages et l'adversité d'une vie impunément...Telle cette veuve d'un pope assassiné et qui est amoureuse du hors-la-loi qui a tué son époux... Garder la face et la respectabilité quand le cœur et tout le reste sont ailleurs...

Magie « yourcenarienne »
C'est ainsi qu'est distillée la magie « yourcenarienne » entre récits simples, flamboyants, apophtegmes, mysticismes, légendes, contes, symboles... Mosaïque fascinante que ces pages qui enserrent nymphes, moines, déesses, peintres, seigneurs, courtisanes, truands, amoureux perdus dans le dédale des jours et des êtres. Sans oublier le fond de guerre qui résonne comme un clairon pour un constant réveil et un sursaut de conscience... Si ce n'est toujours pas l'Orient, qu'est-ce que c'est alors?
En ces mois d'été où lire dans une balançoire sous un noyer ou sous un parasol sur un transat est de rigueur, il est bon de retrouver des livres qui ont marqué une époque et permettent de mieux fixer les lorgnettes. Et qui sont encore plus enrichissants et source de plaisir que bien de littérature hâtivement manufacturée...
La voix de Marguerite, inimitable et souveraine, revisitant un Orient aujourd'hui pomme de discorde et de valeurs sociales et humaines controversées, reste d'une compagnie alliant sagesse, beauté sonore, captivante histoire à l'intérêt qui ne fléchit pas et surtout un regard unique sur le moment qui passe... Une relecture, recommandée et recommendable, tonique et vitaminée.

*En librairie, « Les Nouvelles Orientales » de Marguerite Yourcenar, Gallimard, 149 pages.

On parle des Nouvelles Orientales* pour un Orient qui ne change pas dans ses passions violentes et sanglantes... Pas plus que la part sombre des humains, dans des contrées aujourd'hui ravagées etfragmentées...On aborde les rives de l'imaginaire de Marguerite Yourcenar avec respect. Comme si l'on entre dans un temple majestueux. Une œuvre à part, une voix et un regard à part que ce recueil de dix Nouvelles Orientales (publié en 1938 et remanié en 1968), entre la monumentale leçon de sagesse des Mémoires d'Hadrien et l'inquiétante histoire de Zénon, en guerre contre l'obscurantisme, de L'œuvre au noir.Images baroques d'un Orient allant de la Grèce et de la campagne attique aux confins de la Chine et de l'Inde, en passant par les paysages serbes des Balkans. Il y a presque un siècle, dans ces régions qui passaient pour...
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