Nos morts se retournent dans leur tombe. Ils ont pourtant rejoint le monde du silence et de la paix. Mais depuis un bon moment déjà, nous rendons hommage aux défunts avec des façons, osons le dire, bien cavalières. Rien ne justifie la tournure qu'ont prise les choses concernant ce que l'on tente encore d'appeler des condoléances. Et il fut un temps où une personne chère qui nous quittait avait droit à un dernier hommage, bien légitime d'ailleurs, à son domicile. Cela allait de soi. Mais les choses ont bien changé. Aujourd'hui, on reçoit les condoléances dans de véritables « salons » jouxtant les églises où ont lieu les messes de requiem. On se retrouve dans un espace informe, parsemé de chaises alignées en plusieurs rangées. Mieux encore, dans ces grands espaces froids et impersonnels, on dispose parfois les chaises contre leurs quatre murs, de quoi permettre aux présents de se regarder en chiens de faïence, quand ils ne trouvent pas à leur côté des personnes avec qui échanger toutes sortes de propos et autres jacasseries. Finalement, ces « salons » sont l'occasion de retrouvailles. Ainsi, revoit-on des personnes que l'on a perdues de vue. Ce sont également des lieux de rencontres sociales, politiques et professionnelles. Il ne s'agit, certes, pas de salons littéraires dont ils ont quand bien même en commun le côté mondain et bruyant. Avec la culture en moins !
Il fut aussi un temps où l'on chuchotait dans de telles circonstances. Cette époque est bel et bien révolue, respect et dignité font aujourd'hui pâle figure. Puisque même les téléphones portables ne sont pas « silencieux », et s'ils « vibrent », les uns et les unes ne peuvent s'empêcher de répondre à ces appels intempestifs... Alors, on se la joue « discrètement » et l'on se lève pour aller répondre dans quelque coin. À vouloir passer inaperçu, c'est raté, mais bon.
Fini le rituel entretenant l'identité et la solidarité familiales. Traditionnellement, au moment de la confirmation du décès, et même avant, on « préparait la maison » pour honorer le mort. Le rythme de la vie quotidienne se ralentissait. Une pause était d'ailleurs de rigueur. Ne serait-ce que pour prendre réellement conscience de la perte de l'être cher, prendre le temps de lui rendre un dernier hommage et de l'accompagner dignement vers sa demeure éternelle. Les voisins mettaient à la disposition de la famille leur propre appartement. Une autre forme de solidarité.
Les rituels relèvent souvent de symboles. Mais comment rituels et symboles peuvent-ils perdurer dans ce monde de fous où tout va trop vite, où seul le temps est la valeur étalon ? Aujourd'hui, on tourne les pages de la vie sans avoir pris la peine de s'en imprégner. On passe à autre chose. Vivant pleinement le règne du jetable et de l'éphémère, ce qui ne sert plus n'est même plus classé dans la case souvenir. L'ici et le maintenant ont bien pris le dessus. Nous expédions la mort comme on le ferait pour les affaires courantes. En voulant occulter la mort, nous occultons nos morts. La vague de jeunisme qui déferle sur la planète y est certes pour quelque chose. La course contre la mort ? Un combat perdu d'avance. Peu importe, on choisit la politique de l'autruche.
Cette période où l'on doit faire le deuil et porter le deuil est de plus en plus bâclée. Sans tomber dans des excès et se vêtir de noir deux années durant, comme cela se faisait du temps de nos aînés, ces signes extérieurs consacrés par l'usage ne sont pas inutiles. Le deuil est une marque extérieure de la douleur, dont il a, du reste, tiré son nom. Tous les peuples civilisés le portent dans le but de témoigner ostensiblement leur affliction. Une personne portant le deuil inspire tout au moins le respect.
Que dire des gens ou plutôt des people qui viennent présenter leurs condoléances ? Nul besoin de préciser qu'une tenue décente et respectueuse du culte religieux et des personnes concernées par le deuil est de rigueur. Toutefois, chacun conçoit la décence à sa façon. Concernant le sexe dit faible, les « condos », comme certaines le disent si bien, sont une occasion de se présenter – toute de noir vêtue – sous son meilleur jour, avec tous ses atours. Dès lors, jupes courtes et moulantes, « petits décolletés » et talons aiguilles, sous prétexte que le tout est noir, sont privilégiés. Et comme l'avoue la majorité des hommes, ils n'hésitent pas à se rincer l'œil lors de ces « condos », trouvant en effet ces filles d'Ève terriblement sexy. Pour couronner le tout, et comme si ces dames s'étaient donné le mot : elles ont opté à l'unanimité pour un sac « spécial condos » et pas n'importe lequel puisqu'il s'agit bien, on l'aura deviné, du fameux 2.55 de Chanel. Même dans l'au-delà, Mademoiselle Coco a eu vent de ce phénomène social d'un genre nouveau. Le respect a perdu ses lettres de noblesse. Ne vivons-nous pas l'ère de la « coolitude » ?
Quant à la durée de la visite, elle ne dépassera pas les quinze minutes, juste le temps nécessaire pour faire preuve de visibilité. Quid de ces prélats qui tiennent rigueur avec la famille et se postent à ses côtés ? Idem pour les hommes politiques qui finissent par passer de l'autre côté du miroir et recevoir avec la famille. Serait-ce à la demande de celle-ci ? Serait-ce un honneur que l'homme public daigne lui offrir ? En tout cas, la famille y voit une raison d'être flattée, voire fière. Ces messieurs se contentent souvent de faire acte de présence en serrant la main avant de reprendre le chemin de la sortie... Leur agenda étant truffé d'autres obligations du même acabit ! Mais si l'homme politique ou le zaïm de la ville passe un temps plus long, il marque la spécificité du rapport qu'il maintient avec cette famille fidèle et l'un des pivots de l'édifice de son système clientéliste.
Les salons d'église ont encore de beaux jours devant eux. « C'est plus facile, c'est plus pratique », dit-on, sans compter que cette formule génère des rentrées pécuniaires aux paroisses.


C'est malheureusement la vérité merci d'avoir dit tout haut ca que tout haut ce que beaucoup pensent tout bas !
08 h 15, le 22 juillet 2016