« Fragments » accueille des objets divers, provenant de fouilles archéologiques ou de parcs animaliers qui questionnent la structure et la fonction épistémiques de l’archéologie, pour révéler une pulsion sombre, parfois violente à sa base.
En 2016, le milieu de l'art contemporain donne l'impression d'être une énorme foire, où tout, et surtout n'importe quoi, est à vendre. Heureusement, certains artistes ont une ambition supérieure à d'autres, n'oublient pas leur mission, continuant bon gré mal gré à tracer leur route en dehors de toute réflexion marketing et commerciale. Ali Cherri est de ceux-là. Et ceux-là sont importants, car ils ont un rôle social et philosophique, ils posent des questions, apportent leurs réponses, prennent position et osent mettre l'homme devant son miroir, devant ses actions.
Né en 1976, Ali Cherri est un artiste visuel, à la fois photographe et vidéaste. Il expose ses œuvres partout dans le monde : au Guggenheim de New York, à la Sharjah Art Foundation, au Musée d'art contemporain de Barcelone (MACBA), au Musée d'art moderne de Varsovie, au Musée d'art moderne et contemporain de Palma, au Musée d'art de Gwangju, en Corée du Sud, et il partage sa vie entre Beyrouth et Paris. Et c'est alors qu'il est en résidence au Centquatre, dans la capitale française, qu'il se retrouve en contact avec les chercheurs de l'Inrap, l'Institut national de recherches archéologiques préventives, spécialisé sur les sites menacés par les travaux d'aménagement – un sujet particulièrement brûlant pour les Beyrouthins, qui vivent dans une ville où chaque projet immobilier touche à ce problème.
En creusant ce thème, Ali Cherri se rend compte que l'archéologie, née à la fin du XIXe siècle et qui s'est intensifiée au début du XXe, un peu avant Indiana Jones, peut être une activité principalement colonialiste, et d'un paradoxe très cynique. Car souvent, il consiste à sortir de terre des objets, catafalques ou cercueils que des civilisations avaient enterrés à jamais, au prix d'efforts surhumains et selon des rites précis. C'est ainsi que des objets qui étaient destinés à rester enfouis, à accompagner leurs propriétaires dans l'au-delà, deviennent des marchandises, reprennent vie et perdent leur valeur originelle, symbolique. Ce cynisme mercantile est poussé à son paroxysme par les barbares de l'État islamique, qui en font une importante source de financement, poussant le vice jusqu'à mettre en scène de fausses destructions, augmentant ainsi la valeur des objets soi-disant détruits.
Dualité
La culpabilité existe pourtant, prenant la forme de légendes entourant la mort de chercheurs ayant profané certaines tombes. Au nom du savoir et de la connaissance des peuples colonisés, des sites sont violés, et ce viol devient une science, là où elle est appelée profanation en Europe, certes pas pour les mêmes raisons. C'est cette dualité que l'artiste montre à travers Une Taxonomie fallacieuse, la vie d'objets morts, au musée Sursock jusqu'au 1er août, dans les Twin Galleries. Deux salles se font face. La première – sous l'intitulé de Fragments – accueille des objets représentant ce cynisme, baignée dans une atmosphère claire et sans ombre, donc sans vie. Les œuvres présentées ici sont de provenances diverses : ventes aux enchères, antiquaires, fouilles archéologiques, parcs animaliers, et même de fausses pièces, décrivant ainsi la multiplicité des sources d'approvisionnement comme la nature protéiforme de ce marché. Dans l'autre salle, sobre et sombre, est diffusée une vidéo titrée Pétrifiés, tournée aux Émirats arabes unis et explorant les musées et espaces archéologiques où sont recréés les imaginaires nationaux.
La vie et la mort se font face, et les objets font face au spectateur, qui devient lui-même objet d'interrogations et de remise en question. À l'heure où un musée de l'histoire de la ville de Beyrouth est en chantier – il sera réalisé en sous-sol par Renzo Piano (à qui l'on doit, entre autres, le centre Georges Pompidou) – regroupant toutes les fouilles découvertes pendant la reconstruction postguerre civile, l'artiste se demande, et demande aux spectateurs, au nom de quelles valeurs nous nous permettons de détourner la valeur de ces objets.
Projection
À signaler que, parallèlement à cette exposition, le film The Digger, réalisé par Ali Cherri, est projeté à l'auditorium du musée Sursock. Tourné dans le désert de l'émirat de Sharjah, il suit le quotidien de Sultan Zeib Khan, le gardien pakistanais des ruines de la nécropole néolithique. Du 25 au 29 juillet, du lundi au vendredi à 12h et à 16h.

