Après l'Orient, le monde s'achemine vers une communautarisation progressive de sa gouvernance. Trois raisons significatives pourraient pousser l'Europe à se joindre progressivement à ce convoi. La première, réelle et d'ordre démographique, après l'implantation d'une part, depuis plus d'un demi-siècle dans certaines de ses capitales, de citoyens et migrants arabes, principalement musulmans, venus de tous les pays d'Orient et, d'autre part, la décision récente de l'UE d'autoriser les citoyens turcs à entrer dans l'espace Schengen sans visa, laissant ainsi entrevoir une intégration prochaine de la Turquie au sein de l'Union européenne. La deuxième, potentielle et d'ordre administratif, avec l'accession de citoyens d'origine orientale à des fonctions et des postes dans la hiérarchie du service public au sein de différents pays européens, avec pour l'exemple le plus récent l'arrivée à la tête de la mairie de Londres, première grande capitale européenne et occidentale, d'un citoyen d'origine pakistanaise et musulmane. La troisième, de fait et d'ordre sécuritaire, après l'accomplissement de plusieurs actes terroristes jihadistes sur des territoires occidentaux et les menaces permanentes de ces groupements de récidiver.
Le ton est ainsi donné. Les derniers développements sur le terrain pourraient en effet paver la voie à des changements sensibles dans les équations socio-politiques du Vieux Continent et bousculer les acquis et les certitudes d'une civilisation homogène et centenaire. Depuis le début de ce troisième millénaire d'ailleurs, une crise identitaire profonde se profile sournoisement en Occident, car les sociétés qui le composent sont confrontées à l'afflux de groupes sociaux fondamentalement différents des leurs. Ses dirigeants devraient donc adopter des normes de gouvernance capables d'intégrer l'ensemble de leur population, y compris les nouveaux venus, sinon leurs systèmes politiques risquent de basculer et subir une déstabilisation quasi permanente. Ce qui devrait présager de l'introduction au sein des régimes laïcs en place de bon nombre de modifications à connotations communautaires, avec ce que cela risque de comporter comme difficultés, voire même de contradictions...
L'exemple du Liban est très emblématique d'une telle situation. Petit pays d'Orient, il avait compris, il y a plus de quatre-vingts ans, qu'il lui fallait, pour consolider son front interne multiconfessionnel, immuniser son indépendance et sa stabilité, en essayant de tirer sa force de sa vulnérabilité. Il a donc bâti son indépendance sur un édifice constitutionnel, dont le socle de base était son entité nationale, sa « sigha », véritable expression d'une philosophie du « vivre-ensemble ». Il est vrai que cette démarche lui a valu, depuis, de sacrifier souvent à cet autel sa sécurité et sa souveraineté, mais lui a toutefois permis de garantir à toutes ses composantes, malgré leurs désaccords et leurs divisions, la possibilité de continuer à vivre et à s'exprimer librement sous un même toit, sans risque d'être expulsées de chez elles par ceux qui ne partageaient pas leur point de vue...
Le « vivre-ensemble » libanais a besoin indéniablement aujourd'hui d'être « rabiboché », pour éviter sa désintégration, après quarante ans de guerres larvées, de blocage des institutions et de mainmise étrangère ; pour ce faire certains aménagements constitutionnels essentiels sont indispensables. Le panorama régional actuel est peut-être le plus propice à l'accomplissement d'une telle démarche. Il faudrait donc que les citoyens, les membres de la société civile, toutes organisations confondues, appartenant aux secteurs public et privé, les dirigeants politiques et les instances religieuses, se réunissent et décident d'une nouvelle Constituante dont l'objectif exclusif sera d'assurer le sauvetage d'une « République citoyenne » et la pérennisation de son « entité nationale ». Ils devront se mobiliser pour réclamer exclusivement l'adoption concomitante d'un statut de « neutralité permanente du Liban » et d'un régime politique plus égalitaire, plus juste et donc plus citoyen, à savoir la substitution d'un régime civil à un régime confessionnel.
Cette démarche est délicate et la tâche certainement ardue, mais en dehors d'elle, point de salut... Elle est en effet le passage obligé d'une véritable rédemption de cette terre message de tolérance, de modération et de « vivre-ensemble » !
P.-S. L'expérience exceptionnelle de la liste Beyrouth Madinati illustre la justesse du point de vue susmentionné. Elle confirme de façon très symbolique l'impossibilité réelle, avec les structures en place de la République actuelle, d'opérer n'importe quel changement sérieux, sécurisé et conforme aux aspirations de nos jeunes, en faveur d'une plus grande transparence et surtout d'un développement économique, social et environnemental plus juste, plus équilibré et plus utile.


C'est la neutralité du Liban qui devrait être proclamée d'urgence par l'ONU. Le plus tôt serait le mieux car notre patrie est au bord de l'abime après 73 ans d'Indépendance en montagnes russes.
15 h 01, le 18 mai 2016