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Liban

Amal Makarem : J’ai fini par renoncer...

Table ronde

Une table ronde sur la littérature, la guerre et l'oubli s'est déroulée la semaine dernière à l'Ima, avec la spécialiste du travail de mémoire, les romanciers Jabbour Douaihy et Alexandre Najjar, et l'anthropologue Franck Mermier.

17/05/2016

C'est une plongée asphyxiante dans les méandres sombres et douloureux de la guerre, par le biais de cette étrange machine à remonter le temps qui s'appelle les mots, que le public de l'auditorium Rafic Hariri de l'Institut du monde arabe de Paris a effectuée la semaine dernière, lors d'une table ronde sur le thème de « Guerre du Liban : des mots contre l'oubli », organisée par les éditions L'Orient des livres.
Un voyage dans le temps mené avec émotion, sensibilité, humour et intelligence par un maître de bord tout simplement génial : Amal Makarem, pionnière du travail de mémoire, dont l'ouvrage Paradis infernal, son journal de bord de la guerre de 1975-1990, vient d'être publié chez L'Orient des livres.
D'autres compagnons de voyage, des artisans du mot, eux aussi pris par l'urgence de se réapproprier l'univers chtonien de la guerre par le biais du roman, qui pour lui rendre un peu d'innocence et de douceur, qui pour tenter de donner un sens à l'absurdité de la violence, Jabbour Douaihy et Alexandre Najjar, s'étaient joints à Amal Makarem pour cette table ronde dirigée par l'anthropologue Franck Mermier, directeur de recherche au CNRS, en présence notamment du directeur de l'Ima, Jack Lang.


Si l'effet cathartique dévastateur continue d'opérer pour ceux qui ont vécu la guerre, le processus n'est pourtant jamais mené à bout, jusqu'au stade de la purification intégrale. La puissance du refoulé, entretenue par le silence et l'amnésie de l'après-guerre, reste pesante et empêche l'exorcisme d'être complet. Quant à ceux qui n'ont pas vécu la guerre, ils en ont hérité des schèmes destructeurs, sur le mode des courants telluriques : la violence ne s'est donc pas tue avec les armes ; elle a, au contraire, changé de visage, muté, dans le silence de l'oubli forcé, prenant possession de nouvelles âmes, réclamant toujours plus de sang. Le résultat est comme un choc de plaques tectoniques.
Paradis infernal, l'oxymore contenu dans le titre d'Amal Makarem, périphrase pour désigner un Liban à la fois chéri et déchiré, est donc loin d'être anodin. Puisque c'est entre les deux, entre l'enfer et le paradis, dans les limbes, dans un temps entre les temps figé, glacial, étouffant et particulièrement malsain, que la mémoire de la guerre est restée confinée après la fin des combats.

 

« L'exemple du pire »
Prenant la parole, Amal Makarem livre une intervention magnifique, avec toujours la même force de caractère et la même sensibilité à fleur de peau, à peine contenue par une élégance hors pair. Elle respire chaque mot qu'elle prononce.
C'est du spectacle actuel de désolation au niveau du monde arabe, la « faillite spectaculaire », qu'elle part, déplorant un « monde en dilution, de plus en plus en perte de vision, flottant dans une sorte de vase communicant ». « Tout vient tellement du passé, qu'il ait été vécu ou pas, qu'au risque de me répéter, j'insiste : la mémoire sert à penser », dit-elle.
« Nous avons très tôt appris, nous Libanais qui avons vécu 15 ans de guerre, comment un paradis peut devenir infernal, affirme Amal Makarem. Comment par le laisser-faire et l'irresponsabilité, tout peut basculer d'un instant à l'autre. Nous avons appris ce qu'il en est quand le dialogue se rompt entre les différentes composantes d'une société, quand les ressentiments d'un autre siècle resurgissent, quand les instincts s'agitent et dominent, quand la peur devient un réflexe, l'exclusion une logique et la religion l'ultime refuge, quand les mots brandis comme des couteaux se muent en vecteurs de séparation, quand les armes finissent par prendre le pouvoir, et que l'État alors n'a plus son mot à dire. Nous savons ce qu'il en coûte, quand la vie elle-même devient un trauma voué à se développer en traumatisme. Quand, par conséquent, la pensée se fige. »


Selon elle, la parité islamo-chrétienne au pouvoir avait fait du Liban une exception démocratique dans la région, mais elle a tourné court en raison des inégalités dans la diversité. « Nous qui aspirions à donner au monde l'exemple du meilleur, nous avons fini par lui fournir celui du pire », dit-elle, rappelant que le Liban a été la première société plurielle du monde arabe à imploser. La guerre du Liban a appris au monde à faire la guerre, souligne-t-elle, reprenant une formule d'un journaliste français. « Depuis, mon pays est devenu la caricature de ce qui s'est passé, se passe et risque de se passer dans le monde. »

 

(Pour mémoire : « Je hais la commémoration du 13 avril »)

 

« Broyée par l'histoire »
« En écrivant mon journal, j'étais jeune, et déjà, me sentais broyée par l'histoire. J'étais dans le noir. La page blanche était mon îlot de résistance et de liberté », poursuit Amal Makarem. « Par l'écriture, dit-elle, je prenais à bras le corps le présent qui à chaque instant m'échappait, et ainsi lui survivais. Tricoter des phrases était ma manière de surmonter le vécu, mon moyen de respirer. Tout comme aimer, rire, me rendre utile, écrire était pour moi un exercice de respiration, pour reprendre ce terme de Cioran », qui lui a inspiré le titre de son livre.
C'est le système confessionnel qu'elle pointe du doigt comme responsable du déficit d'appartenance nationale, de souveraineté – chaque communauté ayant eu recours à un parrain étranger –, d'égalité et de démocratie. Pourtant, la démocratie reste « le principal défi à opposer à l'obscurantisme, au terrorisme, et dans le cas précis du Proche-Orient, à l'alternative qui s'impose de plus en plus aux peuples de notre région entre totalitarisme islamiste et dictature militaire ».

 

Vitalité de la société civile
« Fragilisés, la guerre froide nous a brûlés. Quant à l'après-guerre, marquée par le déni du passé et aggravée par la mondialisation et son néolibéralisme qui a renforcé les inégalités (...), elle a achevé de nous ruiner », assène Amal Makarem.
Mais elle met toutefois en exergue, seul éclat de lumière au tableau, « la vitalité de la société civile ». « C'est elle qui, dans l'effondrement général, porte le pays à bout de bras. Ce sont les individus, leurs initiatives privées, leurs incroyables talents qui font le miracle qui permet au Liban de survivre à lui-même. Ce sont eux qui incarnent le vivre-ensemble, terme par ailleurs si galvaudé et vidé de sa substance qu'il en est bien souvent réduit à un slogan », dit-elle.
« L'autre miracle, celui qui maintient le Liban à l'abri du feu qui ravage la région, tient à des considérations relatives aux intérêts de la communauté internationale (...) », précise-t-elle.

 

« Le cours immoral du temps »
S'attaquant enfin à son domaine de prédilection, la mémoire violentée, déchirée, disloquée, pervertie, elle cite Kamal Salibi, qui parlait de « peuples libanais » au pluriel, et évoque la nécessité, pour recouvrer une unité, de « surmonter le traumatisme de la guerre, en apaisant les ressentiments, en réconciliant les mémoires conflictuelles, en enrayant le cours immoral du temps ».
Cependant, « ce travail, entamé en 2000, soit dix ans après la fin des combats, s'est heurté à une résistance à tous les niveaux », selon Amal Makarem. Et l'auteure de poursuivre : « Dans notre guerre civile, chaque communauté a été à la fois victime et bourreau. (...) Ensuite, les Libanais ont été, dès la fin des combats en 1990, sommés manu militari de tourner la page du passé, ce qui les a dans l'ensemble arrangés, préférant oublier pour survivre et se taire pour oublier. Enfin, ce n'est pas la guerre, mais plutôt l'après-guerre qui nous a désespérés. »
« Aujourd'hui encore, (...) les divisions des années de la guerre ne cessent de ressurgir, avec leur lot de ressentiments », et la plupart des hommes politiques ne cessent d'instrumentaliser la mémoire, note-t-elle. « C'est dire combien la violence déclenchée il y a 41 ans est toujours présente dans les esprits. Voilà peut-être de quoi comprendre en partie notre stagnation au bord d'un gouffre (...) », ajoute Amal Makarem. Avant de dresser le constat suivant, terrible : « En tant qu'initiatrice d'une mobilisation pour la réconciliation des mémoires conflictuelles héritées de la guerre, j'ai échoué. Hegel l'a dit : "Agir, c'est continuer." Moi, j'ai fini par renoncer. »
Pourtant, Amal Makarem refuse de désespérer, et interpelle les jeunes avec un magnifique souffle de vie et d'espérance : « Le temps a le temps de se renverser, de produire autre chose que nous ne voyons pas encore. Votre résistance consiste en grande partie à rester ouverts à ce qui peut surprendre, à être inventifs, vigilants de ne pas reproduire les schémas négatifs, participer à la chose publique, ne pas démissionner, réanimer l'humanisme, sauvegarder la liberté en vous. »
Une débat a suivi, animé par Franck Mermier, avec la participation de Mme Makarem et de MM. Douaihy et Najjar. Suite à quoi l'acteur Stanley Weber a donné lecture de passages de Paradis infernal, mais aussi de Saint Georges regardait ailleurs de Jabbour Douaihy et de L'École de la guerre d'Alexandre Najjar. Une signature et un cocktail ont suivi.

 

 Pour mémoire

Lire Amal Makarem, et lire en elle

 

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Aux accusations portées contre la Cédraie, elles ne méritent point 1 examen approfondi.
Car, est-il besoin d’1 grande perspicacité, pour comprendre que la conscience des hommes change avec tout changement survenu dans leur existence ?
Que démontre l’histoire des idées, si ce n’est qu’elles se transforment avec les changements de la société ?
Les idées dominantes d’1 époque n’ont jamais été que les idées du dominant.
Lorsqu’on parle d’idées qui transforment 1 société dans son entièreté, on énonce ce fait que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes sociétés.
Ainsi, quand le monde ancien était en déclin, les vieilles religions furent vaincues par la chrétienne. Et quand les idées chrétiennes cédèrent la place à celles de progrès, cette société chrétienne devenue ainsi archaïque et ancienne livrait sa dernière bataille et fut ainsi vaincue !
Les nouvelles idées de liberté ne firent que proclamer le règne de la "libre concurrence" au sein du savoir.
De même que le clérical et le pouvoir rétrogrades et anciens marchèrent main dans la main, de même le Cédraie prochain marchera par opportunisme côte à côte avec tout "libanisme" Niais.
Rien n’est + facile que de donner 1 teinture progressiste à 1 "genre" libaniste ! Le christianisme ne s’est-il pas lui aussi révolté ? Et n’a-t-il pas prêché le monachisme ?
Ce "progressisme" n’est qu’1 style "d’eau bénite", avec laquelle le prochain Cédraie consacrera son dépit de l’archaïsme.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Amal Makarem : En tant qu'initiatrice d'une mobilisation pour la réconciliation des mémoires conflictuelles héritées de la guerre, j'ai échoué. Hegel l'a dit : Agir, c'est continuer ! Moi, j'ai fini par renoncer." !
C'est normal, Madame : "Deux plaies ne peuvent évoluer dans la même sphère, car le pays ne saurait subir cette double peine.... et musulmane et chrétienne !".

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Pourtant, Amal Makarem refuse de désespérer, et interpelle les jeunes avec un magnifique souffle de vie et d'espérance : Le temps a le temps de se renverser, de produire autre chose que nous ne voyons pas encore. Votre résistance consiste à rester ouverts à ce qui peut surprendre, à être vigilants de ne pas reproduire les schémas négatifs, à participer à la chose publique, à ne pas démissionner et à sauvegarder la liberté en vous." !
BRAVO !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Fragilisés, la guerre froide nous a brûlés. Quant à l'après-guerre, marquée par le déni du passé et aggravée par le néolibéralisme qui a renforcé les inégalités, elle a achevé de nous ruiner », assène Amal Makarem.
Mais elle met toutefois en exergue, seul éclat de lumière au tableau, la vitalité de la société civile. C'est elle qui, dans l'effondrement général, porte le pays à bout de bras. Ce sont les individus qui permettent au Liban de survivre à lui-même. Ce sont eux qui incarnent le vivre-ensemble, terme par ailleurs si galvaudé et vidé de sa substance qu'il en est bien souvent réduit à un slogan, dit-elle." !
EXCELLENT !

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