Liban

Nouhad Souhaid, l’archétype de la femme-courage, n’est plus

Disparition

Les obsèques de l'ancienne députée de Jbeil auront lieu ce matin en la cathédrale Saint-Élie à Kartaba.

04/05/2016

Le Liban a perdu lundi l'ancienne députée Nouhad Germanos Souhaid, l'une des figures iconiques du leadership féminin au sein de la vie politique libanaise et l'un des grands symboles de la région de Jbeil.
Avec la disparition de l'ancienne députée, à l'âge de 84 ans, des suites d'une maladie, c'est tout un pan de l'histoire des grandes rivalités politiques de Jbeil entre le Helf et le Nahj qui s'en va aussi.
Née le 17 novembre 1932 dans les montagnes de Akoura, Nouhad Souhaid fait ses études chez les sœurs de Besançon, où elle découvre l'amour des livres et de la langue française. Major de promotion au bac en 1950, elle sera également l'une des premières étudiantes de la faculté de droit de l'Université Saint-Joseph.
Mais ce n'est pas une carrière d'avocate que le destin a prévue pour celle dont la mère, Adèle Germanos, était elle-même l'une des premières à avoir mené les manifestations de femmes contre le mandat français.
En 1951, son mariage avec le chirurgien Antoun Souhaid, du village voisin de Kartaba, est en passe de l'entraîner sur une autre voie, dans une toute autre vie ; rien de bien étonnant, du reste, l'union de ces deux grandes familles du jurd de Jbeil ne pouvant donner que des résultats explosifs...
C'est sur le plan social que le couple donne ses premières étincelles. En 1957, Nouhad Souhaid crée, avec son époux, l'hôpital Saint-Antoine à Beyrouth et se met, avec lui, au service des malades. C'est d'ailleurs là, sombre prémonition des années noires à venir, que le couple recevra, la même année, les blessés de la fameuse fusillade de Miziara, dont la plupart sont recherchés par les autorités judiciaires. Ultérieurement, l'hôpital recevra des blessés de la miniguerre de 1958, notamment en provenance du Chouf et de la capitale.
En 1960, Nouhad Souhaid mène campagne aux côtés de son mari lorsqu'il décide de se porter candidat individuellement aux législatives pour le siège maronite de Jbeil. Elle est également présente à ses côtés lorsqu'il contribue à mettre en échec le coup d'État manqué mené par le Parti syrien national social (PPS, à l'époque) le 31 décembre 1960.
Mais son immersion dans la vie politique n'empiète aucunement sur son rôle de mère de famille. Avec Antoun Souhaid, elle aura en effet six enfants en douze ans : Marie-Claude, Maya, Farès, Nada, Adeline et Karim.
En 1964, Antoun Souhaid se porte de nouveau candidat aux législatives à Jbeil, cette fois sur la liste chéhabiste, et l'emporte contre la liste de Raymond Eddé. Les partisans du Bloc national imputeront leur défaite à une intervention du Second Bureau en faveur d'Antoun Souhaid et des autres candidats de la liste. Mais Antoun Souhaid n'a même pas le temps de savourer pleinement sa victoire : en pleine ascension politique, il est foudroyé, le 15 mai 1965, par une crise cardiaque. À 32 ans, Nouhad Souhaid se retrouve à la tête d'une famille de six enfants encore très jeunes, grevée de dettes, avec un hôpital à gérer, et, de surcroît, héritière d'un phénomène politique encore jeune et prometteur.
En dépit de toutes ses difficultés, mère-courage, c'est elle qui se porte candidate – fait quasi inédit à l'époque – à la succession de son mari, dans le cadre d'une bataille très âpre contre l'immense Raymond Eddé lui-même. Une lutte épique s'ensuit, sur fond de grande tension dans la région de Jbeil.
Un incident résume le climat qui prévaut dans la région durant la bataille, lorsque des membres de la famille Zeayter bloquent un jour la route au convoi de la candidate pour l'empêcher de passer, dans la région de Afqa. Loin d'être intimidée, Nouhad Souhaid sort de son véhicule et, avec plusieurs centaines de ses partisans qui l'accompagnent, tente de faire un forcing pour débloquer la voie. Des coups de feu sont aussitôt tirés et une situation chaotique s'ensuit. C'est un notable de la région de Akoura, Ghazi Adib Hachem, qui est visé, mais c'est un jeune homme de 22 ans, Boutros Radi Yazbeck, qui est touché par les balles et qui décède. L'officier de police qui a tiré sera jugé par la suite.
Mais Nouhad Souhaid ne parvient pas à conserver le siège de son époux et perd cette bataille avec une différence de 200 voix.
En 1966, la série noire continue : un autre député de la liste chéhabiste décède dans la région, Chahid el-Khoury, compagnon de route du défunt Antoun Souhaid. Une autre partielle se déroule donc pour combler le siège vacant, et Nouhad Souhaid se lance une fois de plus dans une bataille, appuyant cette fois la candidature du frère de Chahid el-Khoury, Nagib el-Khoury, face au candidat de Raymond Eddé, Antoine Chami. Cette fois, les efforts sont payants et le candidat soutenu par Nouhad Souhaid l'emporte.
Mais l'heure des grandes batailles est loin d'être terminée. Lors des législatives de 1968, à la faveur de la défaite de Nasser en 1967, Raymond Eddé et Camille Chamoun, rejoints par Pierre Gemayel, cherchent à initier un processus de « déchéhabisation » au plan national. Jbeil, bastion de Raymond Eddé, est naturellement l'un des épicentres de ce choc homérique entre le Helf et le Nahj. Une fois de plus, la chance ne sourit pas à Nouhad Souhaid, qui ne parvient pas à s'imposer. Cette fois, 35 voix seulement lui ont manqué pour recouvrer le siège d'Antoun Souhaid. C'est la liste Eddé qui ressort victorieuse, mais Nagib Khoury parvient à la percer.

L'après-guerre
En 1970, Nouhad Souhaid rejoint le « Front des personnalités nationales » autour de Kamal Joumblatt, mais refuse, en dépit des propositions qui lui sont faites, de prendre part à l'extraordinaire polarisation politique puis à la guerre civile à partir de 1975. Elle refuse également toute division confessionnelle au sein de la région de Jbeil.
Après les années sombres des rivalités politiques jbeiliotes, les années de la guerre seront particulièrement noires pour cette femme. Durant la guerre des deux ans, elle perd ainsi son frère, kidnappé puis tué à Tayyouné. Puis, c'est son « bébé », l'hôpital Souhaid, près du musée national, qui se voit investi et pillé par des miliciens...
Durant la guerre, Nouhad Souhaid participe aux efforts disparates pour mettre fin à la violence, tantôt lors du congrès de Annaya – théâtre d'une première conjonction d'efforts historique avec le Bloc national – ou encore lors la rencontre chiito-chrétienne élargie qu'elle provoque chez elle à Kartaba, et durant laquelle les participants font le pacte de respecter le vivre-ensemble à Jbeil.
En 1992, dans l'après-guerre, Nouhad Souhaid se joint aux personnalités politiques qui, sous l'égide du patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, boycottent les législatives pour protester contre la loi électorale inique façonnée par le tuteur syrien. Mené de front avec Raymond Eddé, le boycott sera largement suivi dans la région de Jbeil.
Lors des législatives de 1996, Nouhad Souhaid peut enfin savourer une victoire au goût de revanche épique, puisqu'elle trouve enfin le chemin de l'hémicycle, couronnement de 36 ans de lutte politique.
Et, en 2000, cette grande dame de la politique libanaise se retire de la bataille et décide de passer le flambeau à son fils, Farès, qui sera élu député de la circonscription de Kesrouan-Jbeil. Elle ne quittera pourtant jamais la scène politique, poursuivant, discrètement, avec un dynamisme hors du commun et une élégance rare, sa lutte de tous les jours pour cautériser les nombreuses plaies du pays – cette fois aux côtés de son fils, l'un des principaux artisans de l'intifada de l'indépendance de 2005.
L'un des bienfaits de la dynamique du printemps de Beyrouth sera d'ailleurs d'enterrer définitivement la hache de guerre avec le Bloc national à Jbeil, le Amid Carlos Eddé et Farès Souhaid se retrouvant au sein du Rassemblement de Kornet Chehwane dès 2001, et faisant même liste commune – sans succès – lors des législatives de 2005 à Jbeil.
Si bien qu'interrogée ces dernières années sur le fait de savoir si elle était fière de ce que son fils avait accompli, Nouhad Souhaid aura cette réponse extraordinaire : « J'ai combattu Raymond Eddé durant 40 ans, et voilà que j'en ai un maintenant chez moi à la maison ! »

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