Un dessin intitulé « Parcours Jean Genet » par l’artiste francais Ernest Pignon-Ernest exposé au MuCEM dans le cadre de « Jean Genet, l’échappée belle ». Bertrand Langlois/AFP
Trente ans après la disparition de l'écrivain dramaturge Jean Genet, le 15 avril 1986, le MuCEM lui consacre à Marseille une exposition, une «échappée belle» vers la Méditerranée qui a marqué sa vie et son œuvre.
L'intitulé «Échappée belle» renvoie à l'idée de se faire la belle des prisons «qu'il a connues à plusieurs reprises», explique Albert Dichy, commissaire de l'exposition. «La Méditerranée a aussi été une échappée belle pour Genet, un point de chute vers l'Europe et l'Asie, poursuit-il. Et puis dans la vie, Genet l'a échappé belle en 1942-1943, alors que, menacé par les lois de Vichy, il est libéré deux jours avant d'être envoyé dans un camp.»
Le parcours débute autour d'une statue de Giacometti, Homme qui marche (1960), symbole du SDF. «C'est Genet qui a toujours voulu partir traverser la France et l'Espagne à pied», ajoute M. Dichy. Un portrait de Genet par Giacometti – le seul homme que l'écrivain ait admiré de sa vie – est également exposé. L'exposition s'articule ensuite autour des trois œuvres majeures de l'auteur: Journal du voleur, qui décrit son parcours en Espagne, Les Paravents, la pièce qui fit polémique sur l'Algérie, et Un captif amoureux, ouvrage posthume sur la Palestine.
Né à Paris le 19 décembre 1910, au 22 rue d'Assas, pupille de l'Assistance publique, «il me fut impossible de connaître autre chose de mon état civil», raconte Genet dans Journal du voleur. Devenu majeur, il apprend le nom de sa mère, Camille Gabrielle, ouvrière lingère, quittée par son ami lorsque l'enfant a deux mois et contrainte de l'abandonner, faute d'argent. Avec 2,50 francs par jour, «je me trouve absolument dénuée de ressources pour me nourrir ainsi que mon enfant», écrit-elle dans une lettre poignante envoyée au directeur de l'Assistance publique, exposée au MuCEM que Genet lui-même n'aura jamais pu lire.
Deux pierres dressées
Homme sans famille, ni attache, ni domicile, devenu fugueur, déserteur de l'armée, voleur puis emprisonné, Genet entame à la prison de Fresnes et celle de la Santé, à Paris, sa carrière d'écrivain, racontant son périple en Espagne, «une vie de misère, une sorte de dégradation, de chute avec honte».
«Ce qui fait Genet, c'est la tentative de reprise de ce qui se fait contre lui à partir de la littérature, de l'écriture», analyse Albert Dichy. Après ce journal, Genet quitte la littérature pour le théâtre.
Les Paravents, pièce écrite pour une centaine de rôles, dont les planches originales des costumes sont exposées, avait fait scandale lors de sa représentation au théâtre de l'Odéon, à Paris, en 1966. «Au départ, l'Algérie était très lointaine pour lui», juge Emmanuelle Lambert, cocommissaire de l'exposition. Quatre ans après la fin de la guerre d'Algérie, «Genet y mettait en rapport le monde des colonisés et le monde des colons», résume Albert Dichy. Pour lui, «la pièce ne prend pas partie sur le plan politique». Mais la bataille politique se joue dans la rue autour de la question coloniale, menée d'un côté à l'extrême droite par Jean-Marie Le Pen et de l'autre, à l'extrême gauche, par Dany Cohn-Bendit.
La troisième partie de l'exposition est centrée autour d'Un captif amoureux, dont le manuscrit, présenté pour la première fois, a été retrouvé à la mort de Genet, dans une chambre d'hôtel. Le livre est consacré aux Palestiniens, vis-à-vis desquels, assure Albert Dichy, «Genet se sent investi d'une mission» après une rencontre avec leur leader Yasser Arafat et des séjours dans les camps de réfugiés. Au MuCEM, une planche-contact inédite du photographe Bruno Barbey témoigne de la visite de Genet dans ces camps. Genet fut d'ailleurs le premier Européen à pénétrer dans le camp de Chatila, au Liban, après les massacres de 1982, assurent les commissaires.
La visite se termine par une photo de la tombe de Genet, face à la mer, au Maroc. Une tombe dépourvue de tout signe religieux, constituée de deux pierres dressées en direction de La Mecque.
Beatrix BACONNIER MARTIN/AFP
*«Jean Genet, l'échappée belle», jusqu'au 18 juillet, au MuCEM, à Marseille.

