Certaines traditions libanaises sont incontournables. Et au-delà des obligations sociales qui nous sont souvent imposées, ces fameuses wejbét ont quelque chose d'essentiel. Essentiel pour ceux qui ont perdu quelqu'un. Ce passage obligé que sont les condoléances « à la libanaise », est-ce qu'il y a de plus extraordinaire en soi. Et même si les danses de cercueil, les cris des femmes, l'intrusion des membres du village qu'on ne connaît absolument pas peuvent nous sembler aujourd'hui totalement absurdes, voire folkloriques, ces trois jours ont à la fois un rôle thérapeutique et salutaire.
Oui, ce va-et-vient d'amis, de connaissances, d'employés, de voisins peut parfois ressembler à une valse d'hypocrisie. Oui, le ballet des femmes perchées sur des Louboutin de 12 cm, un sac Chanel au bras, vêtues de dentelle noire, ressemble souvent à un défilé de mode de mauvais goût. Oui, les litanies du genre «Que lui est-il arrivé?», «Allah yir7amo», « J'étais en train de lui parler hier, il allait bien» ressemblent aussi à des small talks extrêmement inutiles. Oui l'appropriation soudaine d'une pseudoamitié avec le/la défunt(e) ressemble étrangement à une descente de vautours. Oui, les formalités (choix du cercueil, des fleurs, des sandwiches et des repas, faire-part, paiement de l'église et autres activités tout aussi coûteuses qu'invraisemblables – quand on vous fait payer la lumière d'un lustre – ont des relents morbides.
Mais oui, nécessaire. Parce que hormis tout cela, les preuves d'amour, les témoignages d'amitiés, les petits gestes, la solidarité et l'aide des autres sont d'une douceur à nulle autre pareille. Ils enveloppent la peine au moment le plus douloureux du deuil. Déjà, le premier jour, les proches sont là. De façon informelle. Spontanément, ils sont venus. Venus faire sourire, faire rire. Ils sont venus de l'étranger, d'ailleurs, pour être là lors du dernier voyage. Le lendemain, ils ont accompagné quand c'était le plus dur. Lors de la levée du corps, des prières, du dernier au revoir, de la mise en bière. Ils sont venus le soir, partager le repas, participer à ce rituel symbolique, ont rapporté des fruits, une bouteille. Ils ont allégé l'ambiance. Et ils sont revenus les jours suivants, les soirs suivants. Silencieux lors des jours de « 3aza ». Assis dans cette salle, au milieu de la foule, ils ont soutenu. Envoyé des ondes positives, souri. Aidé lorsque leurs amis n'avaient pas le temps de parler avec les gens présents. Parlé à leur place. Rien que leur présence sur une des chaises alignées, au travers du brouhaha de ces discussions souvent mondaines et sociales, incarne le réconfort. Pas besoin de mots, ils étaient là. Et ça, ça vaut toutes les wejbét du monde.
Alors oui, on doit garder ces traditions, même si on les modernise, même si on n'est plus obligé de débarquer de noir vêtu (c'est la décence qui importe) ; même si on râle quand on est coincé dans les embouteillages, qu'on doit prendre off du boulot, qu'on se tape deux heures de route pour arriver dans la Békaa, qu'on doit se trouver une tenue pour tous les jours ; on fait bien d'être là. Pour ceux qui se lèvent continuellement, embrassent, saluent, serrent des mains, entendent des inepties, des commentaires indécents, des phrases toutes faites à la con. Pour eux et elles qui, lorsque la vie nous frappera à notre tour, poseront avec douceur la main sur notre visage et nous rappelleront, qu'après la mort, il y a la vie. Et la vie, ce sont eux.


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Ces Wejbét , ces rituels, c'est un peu de la solidarité sociale , consentie, ou forcée qui nous reste.Ailleurs, l' expression de solidarité entre individus , qui ont de plus en plus, de moins, en moins de choses en commun , s'exprime par l'impot d'abord, puis l'adhésuon au discours de la consommation sans fin, gage d'une jouissance illimitée à laquelle tout un chacun est obligè d'adhérer, sous peine d'etre hors-jeu sur le plan social. Ces wéjbét , ne sont en rien moins authentiques que le cinéma auquel les relations en occident sont assujetties. Le décor change, mais le script est un peu pareil. Toute occasion est bonne pour ' poser ' : dernière mode, dernier sac, dernier jeans, dernier style,... Un autre discours , mais qui fait briller encore mieux, l'autel ou le narcissisme élevé au rang de culte, vient se pamer, montrer qu'il est 'in' , qu' il participe à cette course aux miroirs qu'on lui intime de courir , porte-monnaie en main bien entendu. Vive nos traditions.
11 h 39, le 17 avril 2016