Le Darwich renvoie au personnage populaire de la mémoire collective orientale.
Raouf Rifaï a passé une décennie à s'interroger sur les causes de la démesure sociale et de la défiguration de la nature par des cultures prédatrices et une pollution, tant sur la matière que sur l'esprit. Comment le monde d'aujourd'hui s'est-il retrouvé au centre d'une puissance non ordonnée et informe, comment est-il devenu le symbole de la déroute de l'esprit humain? L'artiste, par son discours pictural, réfléchit ce chaos. Pour lui, c'est à l'homme qu'incombe la responsabilité de l'équilibre du cosmos. Le cosmos est sacré. «Faire bien quelque chose, construire, créer, structurer, donner forme, former, amener quelque chose à l'existence, lui donner vie et le faire ressembler à un organisme harmonieux.» Voilà, selon Mircea Eliade, la définition du cosmos. L'artiste dénonce cette perte d'équilibre, cette plongée de l'harmonie dans les ténèbres d'une existence que le divin a voulu parfaite et que l'être humain s'attele à défaire, et se pose la question suivante: est-il encore possible de sauver la beauté du monde?
Le vertige du Darwich
En langage courant, le Darwich renvoie au personnage populaire de la mémoire collective orientale, l'homme de la rue, le quidam, qui s'oppose aux héros du monde occidental, les Batman, Superman, Mickey Mouse et consorts. Il est l'homme de toutes les religions, de toutes les classes sociales, son essence est universelle et, par son intervention sur le monde, l'équilibre se trouve menacé. Pour Rifaï, l'harmonie sur terre repose sur la stabilité des forces contraires. À l'opposé du monde occidental, l'Orient subit un clivage social. Le pouvoir de l'argent contrôle les destinées, fait et défait en toute liberté de conscience. Ainsi couché sur son lit de mort, dans une couleur or iconique, armé de son tarbouche, le Darwich rejoint l'éternel laissant derrière lui une épouse arrachée à sa jeunesse et qu'il a de son vivant réduit au silence et la séquestration. Il est aussi représenté tantôt les yeux bandés, ou volontairement clos, tantôt la bouche couverte. La perception de Rifaï renvoie à une réalité que l'homme refuse d'admettre, à une soumission imposée ou à une parole réduite au silence. Pris dans l'égarement d'un monde qui tourne à l'envers, l'artiste tente, à travers son expression picturale, de secouer les aiguilles de l'horloge du temps et de dénoncer l'aveuglement des peuples.
Objets (ré)animés
L'échelle: apparaît dans l'art comme le support imaginatif de l'ascension spirituelle, elle invite à s'élever vers les hauteurs et à atteindre la perfection intérieure. Les degrés de l'échelle symbolisent les années de la vie qu'il faut gravir. Dans une installation consternante, elle dénonce chez l'artiste le passage forcé vers un prétendu paradis. Le ressac qui a porté sur le rivage le corps d'un enfant embarqué sur le vaisseau de l'espoir a réduit son existence à une seule marche, la dernière.
Le chariot : celui que l'on remplit de courses ménagères transporte chez Raouf Rifaï des pierres, celles des demeures que l'homme a volontairement détruites. Défaire pour donner l'illusion de refaire, telle est la volonté falsifiée de ceux qui contrôlent le monde.
La télévision : un écran qui cultive le culte de la mort et qui plonge inexorablement le spectateur dans les abîmes d'une société en péril. Le cercueil, un miroir qui renvoie à chacun l'autre image de lui-même et celle de la finitude de la vie.
Le bocal : un objet qui met sous vide des identités égarées, soit soumises, soit destructrices. Trois drapeaux pour des causes en perdition.
Chaque société se construit au détriment d'une autre. La mosquée est construite sur les ruines d'une église, et l'église sur celle de la synagogue. Raouf Rifai est un humaniste, un amoureux de la terre, un nostalgique de l'innocence, et qui tente avec son rouleau à peindre de revenir sur les traces d'une harmonie originelle tombée dans le chaos.
*Raouf Rifai, « Saving the beauty of the world » présentée par la galerie Mark Hachem et Afac, curatée par Razan Chatti, au Beirut Exhibition Center. Jusqu'au 15 avril 2016.

