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Moyen Orient et Monde

Les interventions saoudiennes, une constante stratégique

Dossier spécial - Éclairage

La politique du royaume wahhabite a toujours consisté à maintenir une forte influence dans les grandes orientations politiques de son voisin en jouant sur ses divisions.

26/03/2016

En lançant sa campagne aérienne le 26 mars 2015, l'Arabie saoudite a rappelé une nouvelle fois que la gestion du Yémen relevait du pré carré du royaume. Zone de turbulence politique, mais également à l'importance géostratégique majeure avec son accès au détroit de Bab el-Mandeb, le Yémen a toujours occupé une place de choix dans la stratégie saoudienne de déstabilisation des régimes traditionnels. Si, au cours de son histoire, Riyad a enregistré plusieurs interventions directes au Yémen, les tensions ont toujours été récurrentes, et les sources de contentieux historiques sont nombreuses.
À l'issue d'un premier conflit de 1926-1934, les Saoud ont conquis les trois provinces d'Assir, de Nejrane et de Jizane, dans des conditions qui ont longtemps alimenté le ressentiment antisaoudien chez les Yéménites, et dont le sort ne sera réglé que par la conclusion du traité frontalier du 12 juin 2000. Depuis cette époque, l'Arabie saoudite n'a cessé d'entretenir la méfiance à l'égard de son voisin, dont elle redoute le potentiel démographique et qu'elle soupçonne de chercher à rétablir sa souveraineté sur le territoire dans ses frontières historiques et contrarier les ambitions géopolitiques régionales de Riyad.

Contre Nasser
La nécessité de garantir la stabilité du trône en maintenant un régime inféodé à ses intérêts a donc conduit l'Arabie à instrumentaliser les rivalités internes par un jeu mouvant d'alliances en gré du contexte politique et de la définition des priorités stratégiques. Lorsqu'en 1962 l'imam chiite zaïdite al-Badr, du Nord, est renversé par le général Abdallah el-Sallal, le royaume intervient directement pour offrir son aide militaire au premier contre le second, soutenu par le président égyptien Gamal Abdel Nasser. Des années après avoir repoussé le danger nationaliste, l'Arabie saoudite, hostile à la réunification du Yémen encouragée par Saddam Hussein en 1990, intensifie son soutien militaire et financier aux leaders tribaux, qui contestent la mainmise de Sanaa sur le Sud, et voit dans la crise ouverte qui oppose le président Ali Abadallah Saleh (Nordiste) au vice-président Ali Salim el-Beidh (Sudiste) l'occasion rêvée d'appuyer la tentative de sécession des « Marxistes » du Sud en 1994.

Comme le rappelle Olivier Dalage dans son article « L'Arabie et ses voisins, la revanche des vassaux » : « À l'unisson du monde arabe, pour lequel l'unité est un article de foi, le royaume avait feint de se réjouir de l'unification en mai 1990 des deux Yémen. En réalité, ce Yémen réunifié était perçu par Riyad comme la menace stratégique majeure : un pays pauvre, républicain, au moins aussi peuplé que l'Arabie saoudite, dont la population et le gouvernement étaient animés de revendications irrédentistes sur les provinces conquises par Ibn Saoud en 1934. » Au cours de cette période, des centaines de milliers de travailleurs yéménites expatriés sont renvoyés de force chez eux, principales victimes de la politique réactive de Riyad visant à sanctionner le soutien de Ali Abdallah Saleh à Saddam Hussein dans sa décision d'envahir le Koweït. L'ambivalence de la politique saoudienne s'est également traduite par son inaction face au développement et à la montée en puissance du mouvement houthi, créé en 1992, et perçu comme un élément de déstabilisation du parti proche des Frères musulmans, al-Islah, qui incarnait pour Riyad un danger plus sérieux que son rival. Riyad continuera à maintenir une influence forte dans les grandes orientations politiques du
pays en jouant des divisions grâce à sa capacité redoutable à s'acheter les chefs de tribu et instrumentaliser leurs réseaux.

Et puis l'Iran...
Depuis 2009, l'instabilité croissante aux frontières a renforcé l'impératif sécuritaire et la nécessité d'une coopération avec le pouvoir central à Sanaa pour la gestion de l'espace frontalier. Les deux pays partagent une frontière commune pratiquement incontrôlable, une zone montagneuse propice au trafic et à la contrebande, et qui sert de base arrière aux groupes armés terroristes d'Aqpa (el-Qaëda dans la péninsule Arabique). Mais si la création au printemps 2009 de cette franchise d'el-Qaëda a accentué la menace sécuritaire en direction de l'Arabie saoudite, c'est essentiellement le débordement sur le sol saoudien du conflit entre Ali Abdallah Saleh et les houthis, la même année, qui fait redouter à la monarchie un renversement des équilibres politiques menaçant la stabilité du trône. Riyad intervient alors directement pour soutenir le président Saleh et pour empêcher qu'un rapport de force ne puisse s'établir en faveur des rebelles chiites du Nord.

Si cette campagne tourne court, Riyad prend néanmoins conscience de l'essoufflement du système maintenu par Ali Abdallah Saleh d'une main de fer et de la nécessité de se prémunir du danger des houthis soutenus par l'Iran. Ce soutien iranien à la rébellion constituera un facteur déterminant dans la décision saoudienne de lancer sa campagne aérienne le 26 mars 2015. Après l'offensive éclair de Hodeida par la rébellion zaïdite, qui visait le désenclavement de la zone qu'ils contrôlaient jusque-là et leur avancée vers le littoral, Riyad redoute une stratégie visant à contrôler l'accès au détroit de Bab el-Mandeb, quatrième point de passage maritime le plus important au monde en matière de transport de pétrole, et qui aurait offert un avantage stratégique décisif à la rébellion et son parrain iranien. Sorti de l'endiguement après le succès de la signature de l'accord sur le nucléaire, l'Iran est de nouveau dans la course pour le leadership régional, et, dans ce contexte, la rivalité gagne en intensité.
Le principal concurrent qui menace de remettre en cause la position traditionnelle dominante de l'Arabie saoudite détient également une bonne partie des cartes yéménites, accentuant ainsi les incertitudes wahhabites.

 

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