Une mégahuile (2,70m x 5,40m) intitulée « Mer » où, comme un jeu de piste, on retrouve un fouillis d’éléments abracadabrants.
Pour sa sixième exposition individuelle, à 31 ans, Abed al-Kadiri, féru de Bacon, Soutine, Picasso (mais n'aimant guère Dali !), cheveux à ras du crâne, visage souriant, lunettes sur le nez, après son coup d'œil en 2006 du côté de la prison d'Abou Ghraib, rajuste sa lorgnette pour parler aujourd'hui de ceux qui sont jetés sur les routes de l'exode. Ceux, surtout, du monde arabe et nord africain, qui inondent la Grande bleue et la remplissent de leurs clameurs, leurs cris, leurs haillons. Avec leurs canots pneumatiques, leurs guenilles, leur bouche desséchée, leur barbe en broussaille, leur regard au beurre noir, comme un violent coup de poing en pleine figure...
Encre de Chine, photographie, mixed-media et huile, en un éventail de plus de vingt-cinq tableaux, une méga-toile et trois petites sculptures en bronze. Pour raconter, en termes de portraits, de lignes filandreuses et d'abstractions perceptibles, le drame de vivre d'un continent, de nombreux pays, de peuples en souffrance et abandon.
Comme des sujets qui s'imbriquent et se chevauchent, les images se répercutent sur les murs et les cimaises pour une véritable résonance plus sociale que politique. Plus fresque vaguement émotionnelle que détails à capter l'essence du mal-être. Pour une sensibilisation accrue d'une actualité brûlante, tragique et désolante !
Cette mouvance humaine, ce flux migratoire, le plus important depuis des lustres, se voudrait ici objet de dénonciation, de témoignage, de réflexion et de méditation. Sans oublier la part d'un certain esthétisme, bien singulier et particulier, où l'expressionnisme a la part léonine avec des reflets macabres. Mais tout cela est du déjà-vu. Et du point de vue fondamentalement pictural, n'a rien d'innovateur ou de reluisant.
On commence par cette série de portraits sur papier mouchoir. Symbole de fragilité, troué par une cigarette, autre symbole d'attente et de nervosité. Le reste, c'est-à-dire cette encre noire qui dérape, est à l'avenant comme des têtes rongées par l'érosion et qu'on trouve sur les parchemins anciens de Fayoum. Ou le brouillamini des visages du Satiricon de Pétrone, avec la notion de la fête et du paganisme en moins, bien entendu. Et qui ne livrent que d'imprécises et d'impalpables bribes de vie...
Errances dantesques
Une plage paradisiaque (jolie photo d'insouciance et d'évasion) où viennent se greffer, sur verre peint, des visages tourmentés et épuisés, aux cheveux ébouriffés, aux lippes serrées, aux orbites comme évidées.
Dans le même sillage d'errance dantesque et de vision cauchemardesque, cette carte de navigation tous azimuts où s'apposent aussi des traits échappés à l'enfer des voyages sans fin. Des traits qui s'effilochent comme des vies que rien ne sécurise, que tout triture et dévore comme chiens en furie...
Trônant au milieu de l'espace, pour une traversée marine aux allures du Radeau de la Méduse, version abstraite, une méga-huile (2,70 m x 5,40 m) intitulée Mer, où, comme un jeu de piste, on retrouve un fouillis d'éléments abracadabrants de tout périple hasardeux. De tous ceux qu'on pousse à la précarité, au désespoir, à l'exil, au déracinement. L'orange des gilets de sauvetage et les stries des canots pneumatiques équilibrent les lignes noires des embarcations qui s'échouent sur les rochers ou les pales des hélices qui surveillent les côtes. Avec, en un plan secret et discret, mais parfaitement visible, la tête de ce lion Cecil, braconné au Zimbabwe l'année dernière par un chasseur américain. Indignation planétaire et océan d'encre et de protestations pour défendre la cause animale. Et ces millions d'êtres jetés en Méditerranée comme dans une fosse aux lions, cela n'émeut-il donc ni super-États, ni États voyous, ni dirigeants aux premières loges du pouvoir ?
Ce n'est pas cette peinture, bien fluette et vaseuse, qui le dira. Mais c'est déjà une fléchette de plus dans le concert cacophonique des plaintes et doléances d'un univers ouvertement injuste, de plus en plus sourd, aveugle et sans cœur.
*L'exposition « Ashes to the Sea » (« Poussières à la mer ») de Abed al-Kadiri, à la galerie Mark Hachem (Mina al-Hosn, centre-ville), se prolonge jusqu'au 13 mars.


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