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Récit

Pour les mères de jihadistes belges, « le monde s’est arrêté »

En Belgique, le pays européen où il y a eu proportionnellement le plus de départs de candidats au jihad vers la Syrie et l'Irak, les mères de ces jeunes se regroupent pour se soutenir et lutter contre la radicalisation.

« Comment, en tant que parents, peut-on faire face à toute une société qui va mal ? » demande Saliha Ben Ali, dont le fils a été tué en Syrie.

Lorsque Saliha Ben Ali allume sa télévision le 13 novembre dernier, alors que la liste des victimes des attentats de Paris – majoritairement de jeunes adultes – s'allonge minute après minute, elle se dit, comme de nombreux parents : « Heureusement que ce n'est pas mon enfant. » Mais Mme Ben Ali, elle, pense aux terroristes.

C'était un dimanche matin, froid mais ensoleillé. Larbi, le mari de Saliha Ben Ali, reçoit un coup de fil en arabe. Il ne comprend pas tout, mais ces quelques mots suffisent : « Félicitations, votre fils est tombé en martyr. » Leur enfant Sabri, 18 ans, fait partie des centaines de jeunes Belges partis en Syrie, faisant ainsi du petit royaume et ses onze millions d'habitants l'un des principaux pourvoyeurs de jihadistes européens. Il a été tué le 5 décembre 2013. « J'ai connu les deux chocs : l'annonce de sa présence en Syrie et celle de son décès, explique Mme Ben Ali. Le choc le plus terrible a été le premier, je l'avais perdu. »

Sabri, c'est aussi cet ado qui veut tour à tour travailler dans l'hôtellerie comme son père, rejoindre l'armée et, finalement, choisit de devenir pompier. Mais sans diplôme secondaire, c'est impossible. Ce petit-fils d'immigrés maghrébins avait abandonné l'école à cause « de problèmes de racisme », selon sa mère. Poussé par ses parents à trouver un travail, il devient éboueur. « Son estime a pris un sale coup », se souvient Saliha Ben Ali. Il lui disait : « Tu sais maman, je parle français, anglais et néerlandais, et regarde le boulot qu'on me donne. Si j'avais été blond aux yeux bleus, j'aurais peut-être travaillé dans une banque. » Il devait reprendre l'école en septembre, il prendra un aller simple pour la Turquie en août. Entre sa radicalisation et son départ, il se passe moins de 100 jours. Il sera tué en Syrie au mois de décembre de la même année. « En six mois c'était fini. C'est pire qu'un cancer », lâche Saliha Ben Ali.

(Lire aussi : Les jihadistes nourrissent une haine spécifique envers la France)



« Processus de tristesse »

Un rapport établi le 28 janvier dernier par l'Organe de coordination pour l'analyse de la menace (Ocam), estime à 450 le nombre de « radicalisés » belges. Derrière ce terme obscur, une menace concrète : 269 résidents belges seraient actuellement en Syrie ou en Irak, notamment dans les rangs du groupe État islamique (EI). Et l'on sait à présent qu'au moins quatre des auteurs des attentats du 13 novembre à Paris étaient des citoyens belges ou avaient vécu en Belgique. Tous auraient voyagé en Syrie.

Saliha Ben Ali dit ne pas savoir quel groupe d'insurgés son fils a rejoint ni où il est enterré. En avril de l'année dernière, elle partait sur les traces de Sabri jusqu'à la ville turque de Kilis – un temps point de passage favoris des jihadistes européens vers la Syrie – pour tenter de faire son deuil. « C'était plutôt un processus de tristesse, précise Saliha Ben Ali. Car le sentiment que le monde s'est arrêté, je le ressens depuis qu'il est parti. »

Avec elle en Turquie, se trouve Géraldine, qui porte également le fardeau d'être la mère d'un candidat au jihad. Cette contrôleuse financière était au travail lorsqu'elle est contactée par un ami de son enfant qui est lui aussi parti en Syrie. À défaut de funérailles en Belgique, le jihadiste la gratifie d'une oraison funèbre par SMS : « Vous devez être fiers de votre fils. Il s'est battu comme un lion. »

Anis, « Abou Omar Brams », de son nom de combattant, Géraldine le décrit comme un jeune qui se sentait « ni vraiment marocain ni tout à fait belge ». Lorsque son discours a commencé à se faire violent, sa mère, convertie à l'islam depuis plus de vingt ans, a tenté de « lui expliquer ce que le Coran signifiait vraiment ». Ce à quoi il a répondu qu'elle n'était pas une vraie musulmane. Contrairement à Saliha qui n'a eu que pour seul indice un lit vide, Géraldine connaissait les projets macabres de son fils. Lorsqu'elle apprend qu'il s'apprête à prendre l'avion pour Gaziantep avec des amis en janvier 2014, elle alerte immédiatement la police. « Je n'oublierai jamais, dit-elle en essuyant une larme. Je leur ai donné la date de son départ. J'ai cru qu'ils allaient l'arrêter, mais ils n'ont rien fait car il était majeur. »

(Lire aussi : La Belgique « toujours impuissante » face aux départs de jihadistes)

Il devait mourir pour exister

À présent, les deux mères dirigent ou font partie d'associations visant à combattre la radicalisation (Save Belgium et Les Parents Concernés) et, surtout, à apporter un soutien moral aux parents qui eux aussi ont perdu leur enfant. Elles animent des ateliers dans des écoles où participent à des conférences, s'entretiennent avec les pouvoirs publics et organisent des activités entre mamans.

Les Parents Concernés a été fondé en avril 2013 par Véronique, une mère de jihadiste. D'abord un petit groupe de parole, l'association compte aujourd'hui 48 membres, dont des proches des terroristes du 13 novembre. Géraldine, l'un des piliers de ce groupe, est également en contact avec les enfants d'autres parents concernés qui vivent toujours au sein du « califat », notamment avec une jeune femme à qui elle tente de faire entendre raison. Mais Géraldine, qui s'entretient régulièrement avec deux autres filles qui sont déjà rentrées, connaît le prix à payer pour quitter l'EI. « Si elles veulent rejoindre la frontière, elles doivent rétribuer (le passeur) avec leur corps », explique-t-elle.

Leur combat, Saliha et Géraldine le mènent pour les autres, mais aussi pour elles-mêmes. Un moyen de donner un sens à leur vie endeuillée ou faire face à leur sentiment de culpabilité. « En tant que parents, on se demande ce qu'on a fait de mal, explique Saliha Ben Ali. Quand on l'avait au téléphone, on lui disait de revenir, qu'on ferait mieux. On lui demandait de nous donner une seconde chance. »

« Dans l'absolu, on était de bons parents. Mais s'il est parti, c'est que nous n'avons pas su l'aider sur certaines choses. Et il a trouvé des réponses ailleurs », estime Mme Ben Ali, qui pointe la responsabilité des réseaux de recrutement. Car si, comme beaucoup de parents, elle se sent coupable, elle se dit être aussi une victime. « Il aurait pu être endoctriné et se radicaliser mais rester ici. On l'a persuadé que la seule chose à faire, c'était de partir. On lui a dit qu'il devait mourir pour exister », raconte cette mère qui considère que son fils a été « kidnappé » par ses recruteurs.

Des ennemis fantasmés

Avant son départ, Sabri avait commencé à distribuer au mois de juin des repas aux plus démunis au sein du Resto du Tawhid, dirigé par un certain Jean-Louis Denis. Sous le couvert d'actions caritatives, ce prédicateur a embrigadé en un an au moins onze jeunes adultes et mineurs. Le 29 janvier, la justice belge a condamné ce « gourou autoproclamé » à une peine de 10 ans d'emprisonnement pour participation aux activités d'un groupe terroriste en tant que dirigeant, notamment en propageant des « idées extrémistes au sein d'une jeunesse naïve, fragile et en recherche d'identité ». « Les mécanismes mis en œuvre sont d'ordre sectaire. Ils consistent à couper des disciples très jeunes et forts crédules de leurs attaches scolaires, familiales, affectives et sociales pour les isoler dans un groupe clos et susciter leur révolte en s'inventant des ennemis fantasmés », peut-on lire dans le rendu du jugement.

Plusieurs des jihadistes embrigadés par Jean-Louis Denis, qui, pour certains, sont toujours en Syrie ou en Irak, ont été condamnés à des peines de cinq ou quinze ans de prison lors de ce même procès. Selon le juge, ces recrutés actuellement dans les rangs de groupes extrémistes représentent une menace pour la Belgique s'ils devaient un jour revenir. « Il y a lieu de craindre le comportement imprévisible d'individus qui ont été formés à l'usage des armes et qui ont été confrontés aux réalités forcément déstabilisantes d'un pays où règnent la violence et le chaos. Les risques d'actes de violence gratuite et de grande ampleur ne sont plus aujourd'hui purement hypothétiques », conclut le jugement.

Les mères, elles, se disent « dégoûtées » par ce rendu de justice qui condamne les recrutés à de plus lourdes peines que les recruteurs. Pour autant, la justice belge a partiellement accrédité la position de ces parents qui estiment que leurs enfants sont forcément des victimes, en acquittant l'un de ces jeunes. Le juge a estimé que ce repenti, parti en Syrie le 21 novembre 2013 et revenu le 14 décembre, avait totalement rompu ses liens avec les extrémistes qu'il avait rejoint et avait su se réinsérer dans la société en entamant des études supérieures.

Saliha Ben Ali s'inquiète aussi de ceux qui sont déjà revenus ou reviendront. Mais elle dénonce le manque de moyens consacrés à des programmes dédiés à leur réinsertion, que ce soit en prison ou dans la société civile. « Il ne faut que trois mois pour radicaliser quelqu'un, prévient cette mère endeuillée. Mais il faudra des années pour le désenvoûter. »


Pour mémoire

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Lorsque Saliha Ben Ali allume sa télévision le 13 novembre dernier, alors que la liste des victimes des attentats de Paris – majoritairement de jeunes adultes – s'allonge minute après minute, elle se dit, comme de nombreux parents : « Heureusement que ce n'est pas mon enfant. » Mais Mme Ben Ali, elle, pense aux terroristes.

C'était un dimanche matin, froid mais...

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