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Moyen Orient et Monde

Comment Erdogan affaiblit la Turquie

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29/01/2016

Voici cinq ans, lorsque survint ce que nous appelâmes le printemps arabe, l'heure de la Turquie semblait avoir sonné. Après avoir été humilié par l'Union européenne, qui avait fait traîner en longueur les négociations d'adhésion – des pourparlers entachés par les fausses promesses de l'UE –, celui qui était encore le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, aujourd'hui président, semblait en mesure de redonner à son pays fierté et crédibilité : il contribuerait à refaçonner un Moyen-Orient dans la tourmente. Inutile d'ajouter que tout ne s'est pas exactement passé comme prévu.
La Turquie était pourtant en position de force pour changer le cours des choses. Avec sa démocratie en état de marche, son économie de marché en pleine expansion et sa riche histoire culturelle, elle offrait à la région un modèle économique, social et politique particulièrement séduisant. À l'instar de l'Indonésie, elle administrait la preuve vivante d'une compatibilité de l'islam non seulement avec la démocratie, mais aussi avec la modernité – considérations qui ne passaient pas inaperçues chez les manifestants, par exemple, de la place Tahrir au Caire.
Déjà, pourtant, les raisons d'être inquiet ne manquaient pas. Erdogan commençait à donner l'impression qu'il cherchait à concentrer le pouvoir entre ses propres mains, affaiblissant ainsi la démocratie turque et par conséquent ses ambitions d'autorité régionale. C'est précisément, hélas, ce qui est arrivé !
Tout a commencé lorsque Erdogan a tenté de faire la démonstration, avec le plus parfait aplomb, de son poids régional ; ainsi a-t-il exigé le départ du président syrien Bachar el-Assad, avec qui la Turquie entretenait auparavant de bonnes relations. Il était à ce point persuadé que son appel serait suivi et qu'il en sortirait conforté dans sa stature d'indispensable leader régional, qu'il se crut libre de prendre ses distances avec l'Occident et de durcir son attitude à l'égard d'Israël.
En fait, l'influence d'Erdogan s'avéra bien moins grande qu'il ne l'avait cru. Pire, l'extension des troubles dans la région renvoya la Turquie à ses vieux problèmes ; le nationalisme kurde, qu'Erdogan avait eu tant de peine à circonscrire, se réveilla. Et tandis que le rêve démocratique du printemps arabe s'évanouissait, d'abord dans la confusion, puis dans la violence, celui d'Erdogan s'écroulait.
Mais plutôt que de tirer les leçons de cette expérience et d'offrir à son pays une vision nouvelle, Erdogan, déçu, sinon profondément frustré, redoubla d'efforts pour affermir son pouvoir. En 2014, il prenait possession du nouveau palais présidentiel et s'entourait d'une garde d'honneur destinée à rappeler au monde la splendeur ottomane, tentative transparente de compenser son incapacité à orienter selon ses intérêts – sinon ceux de son pays – les affaires régionales.
Cette attitude rappelle celle du président russe Vladimir Poutine, qui utilise les ors du pouvoir et les immenses ressources de sa fonction pour s'attribuer les mérites d'une fierté nationale retrouvée, surtout lorsqu'il tente de persuader les Russes ordinaires de faire des sacrifices économiques. De la même façon, Erdogan se pose en protecteur de la dignité des Turcs et de l'image de grande puissance qu'ils ont d'eux-mêmes.
Avec le conflit syrien qui fait rage à sa porte, les prétentions d'Erdogan semblent de plus en plus contestables. La Turquie est aujourd'hui confrontée à une crise des réfugiés beaucoup plus grave que celle que connaît l'Europe ; les attaques terroristes sur son territoire se multiplient et la tension avec le Kremlin, après qu'un bombardier russe a été abattu en novembre à proximité de la frontière turco-syrienne, est toujours vive.
À l'évidence, l'attitude d'Erdogan aggrave une situation déjà mauvaise. Bien qu'il se soit réconcilié avec l'Occident et avec Israël – ce qui a dû le contraindre à ravaler un peu de son orgueil –, il a refusé de donner la priorité à la lutte contre l'État islamique (EI) sur la nécessité de tenir en échec les séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), éloignant ainsi la Turquie de ses alliés occidentaux, pour lesquels la question kurde est d'abord une question intérieure.
Du point de vue turc, les choses sont pourtant moins nettes, étant donné les répercussions de la situation internationale – et particulièrement pour ce qui touche à l'EI – sur le PKK. À mesure que les Kurdes apparaissaient comme une force crédible dans le combat contre l'EI, ils ont consolidé leur indépendance grandissante en Syrie et en Irak. Si l'Occident, qui préfère très largement les Kurdes à l'EI, salue leurs avancées, la Turquie les observe avec anxiété, convaincue qu'elles pourraient également marquer un pas vers l'indépendance kurde.
Dans ce contexte, Erdogan ne semble pas avoir l'intention de modifier son attitude, même au prix d'un isolement croissant de la Turquie face à ses alliés occidentaux. Le président turc reste apparemment convaincu que l'Occident a plus besoin de lui – pour tenir le flanc sud de l'Otan ainsi que pour filtrer et endiguer le flux de réfugiés syriens vers l'Europe – qu'il n'a lui-même besoin de l'Occident. Mais ce ne serait pas la première fois que son assurance se retourne contre lui.
Du fait, pour une bonne part, des efforts acharnés déployés par Erdogan pour renforcer la présidence, la Turquie est à la vérité en train de perdre son poids diplomatique et résiste mal au terrorisme. Il serait prématuré de tenir pour acquis l'échec d'Erdogan, qui a démontré plus d'une fois son extraordinaire résilience politique, mais il n'est pas trop tôt pour condamner son attitude. Car une Turquie fragile signifie aussi un Occident plus vulnérable, et un Moyen-Orient, désespérément en quête de piliers pour assurer sa stabilité, plus faible encore.

© Project Syndicate, 2016.
Traduction François Boisivon

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