Couv fady al-Abadallah
Sur le mont du Parnasse arabe sont juchés deux voyants amoureux fous du verbe. Mais aussi de leur vie et parcours humain dont ils évoquent les détails du passé. Témoins contemplatifs, méditatifs ou en sédition, ils jettent une toile aux mille nuances où l'esprit n'a pas moins de place que les préoccupations, les douleurs et l'ivresse de la chair.
Mais l'on dirait qu'ils veulent aussi explorer les vrais détails du paradis ou de l'enfer. Un même chemin aux finalités certainement différentes, mais où le corps et la chair, la cupidité et la possession, la paix et la guerre ont si peu à voir... Vivre, mais à quel prix ?
Cinquième recueil de Fadi al-Abadallah au titre intrigant mais à la fois réaliste et surréaliste, à la manière d'Ounsi el-Hajj : Ouchaterouki al-Alam bourhattan wa elwoudda tawilan (traduction : Je partage ta douleur un moment mais l'affection longtemps, 123 pages, Dar al-Jadid).
Cavalcade d'associations d'images et dense bouquet de mots pour se souvenir. Se souvenir pour prolonger le désir, la vie, la force d'être. Et se parachuter déjà au-delà des limbes, pour ce qui est palpable, comme pour toucher les bords d'un Éden perdu et qu'on tente en vain de garder ou de retrouver...
Un juriste né à Tripoli, qui a toujours entretenu une étroite intimité avec la musique, la littérature et la loi et le vécu politique, avec une sensibilité toujours aux aguets, sans jamais perdre la notion de lucidité. Il parle du « bouillonnement des larmes étouffées... » car « personne n'entend les sons du regard de l'autre au fond de son cœur ».
Adolescence et vague à l'âme
Éloge de la mélancolie où « seuls les étrangers meurent d'amour ». Incurable romantique, peut-être adolescent attardé, il revit ses errements ou ses éblouissements dans un Paris indifférent dans ses lumières, ses rues animées ou désertes.
De la culture, des jeux de mots, de la liberté de la rime, de la fantaisie du quatrain ou des strophes, entre aphorismes et trouvailles linguistiques, il clame son spleen : « La vie n'est pas un motif pour vivre », dit-il. Plus désabusé, il affirme : « L'année s'écoule comme un stylo et laisse des traces sur le papier et sur la peau... » Et dans un étonnant vague à l'âme, il pense au paradis d'où, nus et coupables, Adam et Ève ont été chassés... Est-ce prédire qu'au paradis le péché de la chair n'est plus de mise, d'où le titre de l'un de ses poèmes Pas de sexe au paradis ?...
Comme une prolongation ou une continuation à cette sotie tirée par les cheveux, les anges ont les ailes rognées à Alep. Des anges qui ont pour visage et corps des femmes malmenées par le machisme des « combattants ». C'est Karim Abdel Salam qui le souligne dans son coléreux mais si lyrique recueil intitulé Marasi al-malaëka min Halab (Amarrage des anges d'Alep, 111 pages, Dar al-Jadid). Avec en couverture, comme une annonce de l'onirisme proposé, des fragments d'une toile de Chagall.
Un poète (et essayiste) qui a à son actif une dizaine de plaquettes de poésie et qui pilote en agitateur des consciences sa pelote de mots. En une écriture somptueuse comme un panégyrique à une ville, en l'occurrence Alep, autrefois florissante et aujourd'hui au trois quarts ruines fumantes et enfer. Et à des femmes que la miséricorde de Dieu semble avoir oubliées. Dans une arène aux combats délirants et féroces.
Un enfer de la guerre, de la laideur et de la violence où les anges sans ailes, déchus, blessés, veillent encore sur une cité prise de folie, de panique et de désespérance...
Une kyrielle de femmes (Luna, Sarah, Fadia, Maha, Badr el-Boudor, Oum el-Chahab, Aïcha, Faten, Zahia, Maguy, Rima) incarnent à travers un poème pour chacune, en noir de deuil, le drame de vivre, la sécheresse des cœurs et l'abandon de la tendresse.
Dans ces pages entre larmes, seins caressés, coïts au goût amer, sperme et sang giclant à profusion, le désir du corps et du sexe est aussi un combat sans merci. Dans un halo où dominent rudesse martiale milicienne, mépris de l'autre, humiliation, maternités bafouées, inconstance, infidélité, conjointe vendue à 100 dollars, déni d'humanité et d'humanisme. Avec des mots crus, vitriolés, au lance-flammes. Et c'est un homme qui défend cet état de défaite humaine, de barbarie franchement avouée. Messaline, sniper, saintes, mères dévoyées, épouses, putes ces femmes guerrières et résistantes à leur façon ?
En une prose libre aux allures de vers qui s'étalent sur le blanc des pages, plus proche des prières, des considérations d'incongrus modes de vie, de l'anathème, des vociférations proférées à voix basse ou à tue-tête dans une incoercible crise de colère et de révolte, les images de la guerre, de la mort, de la violence, de la barbarie, du deuil, des carnages, du manque, de la misère s'assemblent en cohortes bruyantes. Assourdissantes. Presque animales, dépourvues de toute notion de convenance sociétale vivable.
Femme sous niqab
Et tout a commencé par le regard d'une femme sous le « niqab » dans un métro parisien. Tempête de désirs pour un rêve de tendresse. Loin du chaos, de la déchéance, de la plus basse et pathétique turpitude humaine : une guerre sans cause, sans nom ni claire justification.
Les anges, emblème et source de la vie, ce sont ici les femmes. Des mots chargés de colère et d'acidité tant la révolte de les voir, elles les figures nourricières, piliers et source de vie, si piétinées, est énorme. Des mots que le poète met dans leur bouche comme un étendard de feu.
Un petit livre au ton singulièrement véhément, insolent, osé. Un livre qui ne devrait pas passer inaperçu. Pour que le monde réalise, par le biais d'une terre de poésie, que les êtres sont encore dans la cécité, la vulnérabilité, le dénuement et l'injustice.


non justement , y en a qui meurent pour ça !
15 h 38, le 11 janvier 2016