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Moyen Orient et Monde

Palestine : d’un blocage tragique à une fenêtre d’opportunité ?

Analyse

Mounir Chafik et Alain Gresh livrent leurs analyses des répercussions géopolitiques régionales sur le terrain du conflit israélo-palestinien.

11/01/2016

La question palestinienne a toujours constitué l'épicentre historique et géopolitique de l'arc de crise moyen-oriental. Or, la multiplication des foyers de crise a progressivement marginalisé les enjeux liés au conflit israélo-palestinien. Lorsqu'elle n'est pas éludée, la question palestinienne est abordée au mieux dans une approche sécuritaire et de lutte antiterroriste, et non plus comme la matrice de tous les conflits régionaux qui, à ce titre, nécessite un traitement politique. Mounir Chafik, intellectuel palestinien et expert des questions internationales et stratégiques, et Alain Gresh, politologue spécialiste du Moyen-Orient et rédacteur en chef d'Orient XXI, apportent leurs contributions à la réflexion sur les implications du nouveau contexte géopolitique régional sur le terrain du conflit israélo-palestinien.

(Lire aussi : Alain Gresh diagnostique la fin du rôle historique de la France au Moyen-Orient)

Le traitement sécuritaire de la révolte palestinienne, qui ressurgit en octobre 2015, illustre parfaitement la marginalisation du conflit, éclipsé par la crise syrienne, et la prise de distance des pays arabes. Pour autant, sa centralité dans l'équation au Proche-Orient n'a pas disparu, en ce sens où la non-solution de la question palestinienne reste au cœur de la perception du double discours vis-à-vis de l'injustice faite au peuple palestinien et de l'application des principes du droit international. C'est là, selon Alain Gresh, un facteur essentiel « des frustrations du mécontentement et de la mobilisation. Les militaires américains ont mis l'accent sur le fait que la non-résolution du problème contribue à nourrir les départs de nombreux jeunes qui vont rejoindre les rangs de l'État islamique ». La centralité de la question palestinienne ne dépend donc pas de la position des acteurs régionaux mais de la présence israélienne, aux implications inéluctables quant à l'avenir de la région. Pour M. Chafik, le nouveau contexte pourrait constituer une occasion pour l'émancipation du mouvement palestinien, hors des contraintes imposées historiquement par le cadre régional arabe, les rivalités interarabes et les ambitions respectives de ces pays.

(Repère : Les intifadas de 1987-1993 et de 2000-2005)

La prééminence du contexte arabe trouve son explication dans l'histoire. Selon Mounir Chafik, « depuis 1948, en plus de la centralité des rapports de force, la politique mise en œuvre par les États arabes a eu des répercussions importantes sur les forces politiques locales et les conditions de structuration de la lutte palestinienne ». Plusieurs séquences illustrent l'intervention de dynamiques extérieures dans les orientations internes du mouvement national palestinien : lors de la grande révolte de 1936-1939, lorsque les régimes arabes cherchèrent à contenir le mouvement de masse à la suite des promesses faites par la Grande-Bretagne ; lors de la reconnaissance de l'OLP comme représentant exclusif de la résistance arabe en Palestine, au sommet de la Ligue arabe ; à travers les liens étroits entre forces politiques palestiniennes et forces progressistes arabes, les premières ayant d'abord inscrit leur action dans le cadre des grands partis panarabes.

M. Chafik estime donc que l'autonomie des forces politiques palestiniennes n'a été que relative. Si, sous Yasser Arafat, cette dynamique autonome a semblé prévaloir, notamment avec la décision unilatérale de l'OLP de s'engager dans le processus d'Oslo, la relation de dépendance à l'égard des États arabes fut rapidement rétablie. Dès fin 1993, l'Égypte constitua un acteur-clé dans la mise en œuvre des accords d'Oslo, complétés par ceux du Caire de 1994, qui leur donnèrent une traduction concrète. Par la suite, la promotion du nationalisme palestinien n'a jamais conduit à une émancipation de la tutelle des pays arabes. Or, selon M. Chafik, ce contexte politique arabe contraignant est profondément modifié depuis 2011 par « l'échec du projet américain du grand Moyen-Orient, les revers militaires qu'a connus Israël depuis 2006, la faiblesse des régimes arabes et la nouvelle équation des rapports de force qui raffermit l'importance de la question palestinienne ». Ainsi, « si l'intifada (...) se développe en une mobilisation massive gagnant l'ensemble de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, et s'installe dans la durée avec une reconquête pacifique des villes, la question palestinienne va redevenir une question centrale, pas uniquement à l'échelle régionale mais aussi en Europe ».

(Lire aussi : Netanyahu de plus en plus soumis aux pressions de la droite)

Certaines conditions à la réalisation d'un tel scénario sont déjà réunies, comme l'ampleur de la mobilisation dans les rassemblements qui accompagnent les obsèques des martyrs. Cependant, la puissance potentielle du soulèvement dépend aussi de certaines conditions politiques, comme un accord entre les principaux acteurs ou un événement majeur et catalyseur. Cette projection se heurte, selon Alain Gresh, au déséquilibre des rapports de force entre acteurs palestiniens, traversés par de multiples tensions internes, et gouvernement israélien, « le plus à droite de l'histoire, le plus colonialiste, bénéficiant du soutien militaire, économique et politique des États-Unis et de l'UE. (...) Il y a également les intérêts propres des États arabes et (...) la difficulté à résoudre les contradictions entre les acteurs locaux, à définir des objectifs et des moyens d'action appropriés ».

Mounir Chafik perçoit néanmoins cette nouvelle intifada comme une étape significative de l'évolution vers un retrait israélien, la force du soulèvement palestinien étant d'initier un désengagement inconditionnel de la partie israélienne. Cette approche pourrait être plus acceptable du point de vue de la logique du sionisme, qui refuse tout accord portant atteinte aux fondements mêmes d'Israël, mais serait plus enclin à accepter un retrait unilatéral sous la pression d'une intifada généralisée (qui se transformerait en désobéissance civile de masse). Cette situation s'est déjà appliquée au désengagement de la bande de Gaza et au redéploiement des forces israéliennes. Mais pour Alain Gresh, l'hypothèse d'un retrait unilatéral ne réglerait pas les questions de fond : incursions régulières, arrestations arbitraires, contrôle des frontières. « Le retrait le plus facile a été celui de la bande de Gaza, qui dépendait d'Israël et de l'Égypte, mais sa situation réelle était celle d'un territoire occupé », estime-t-il.


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