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Culture - Poésie

Harmonie dissonante au Parnasse arabe

Deux voix de poètes arabes. Voix masculine et féminine. Parité pour une expression lyrique moderne, libre, grave, légère. Derrière le crissement ou la fluidité des plumes, l'inspiration antithétique de Roula el-Hussein et Jihad el-Zein.

Elle est venue à l'univers des mots du monde de la peinture et de la sculpture. Poétesse formée aux beaux-arts de l'Université libanaise, élève de Fatmé el-Hajj et Mohammad Rawass pour ses créations plastiques, Roula el-Hussein a déjà taquiné les muses. À son actif, deux recueils de poésie en langue arabe. Une langue enjouée, mais maîtrisée, avec des titres amusants et énigmatiques. Jugez-en : Je bouge seulement pour qu'on balaye la poussière au-dessous de moi et Laisse une note avec ton nom, ton adresse et ta couleur préférée.
Dans le même sillage de farfelu ou de fausse frivolité, la jeune femme récidive avec un troisième opus, parfaitement détox, déjà en librairie : Nahnou allazin nakhafou ayyam al-ahad (Nous qui craignons les dimanches), aux éditions Dar el-Jadid, 118 pages.

Le ton est donné pour parler de l'ennui, de l'oisiveté, de l'inconstance des sens et de l'esprit, des petits riens-fâcheux ou énergisants de la vie et du quotidien, d'une sensualité gourmande qui fait fi des convenances et des interdits. Un bovarysme contemporain entre cynisme sans acidité et liberté clairement affichée. Une jeune femme, aguicheuse et sans complexe, se promène en petite tenue, parfois carrément dévêtue, devant le lecteur. Sans provocation aucune. Dans la grâce du naturel.
Une plaquette au verbe drôle, simple, parfois audacieux sans jamais être outrancier ou vulgaire. En petites touches, comme une huile aux aplats délicatement posés, une aquarelle aux couleurs diluées ou une sculpture aux rondeurs patiemment polies, le poème s'étale, fin et filiforme, tel un totem érigé pour un érotisme polisson. En petits vocables malicieux, sans rimes ni mesures. Suite de mots qui s'entrelacent, s'imbriquent, se repoussent, fuguent. Et se juxtaposent adroitement dans une musicalité douce, chaleureuse, presque soyeuse. Mots simples et scènes simples d'une personne du beau sexe qui se comporte en amazone sans frein. Pour un moment de quiétude et de sincérité. Avec soi et les autres.
Avec des pointes et des piques non feintes pour les rencontres sans lendemains, la maladresse des garçons, les désirs jamais assouvis comparés aux fantasmes insondables et inexplicables, les attentes toujours – ou presque – déçues, les instants où l'on croit triompher du désœuvrement, du rangement d'un frigidaire perfide ami des soirs de détresse, de la solitude, du rapport jamais facile avec les autres.
Une tante qui se suicide, une amie (Lina, Tamara...) reflet de miroir d'autres femmes en prise avec elles-mêmes et les mecs... Ces mecs que l'auteure drague et mate en toute franchise et sans scrupule de laisser son cœur, sa vie ou sa plume dans leur empreinte vite effacée...
L'enfance a ici des allures d'un jeu d'adulte assumé en toute gaieté sans jamais oublier d'évoquer la hantise de la sensualité ou le poids de la tristesse. Pour cette écriture essentiellement et délicieusement féminine, sans l'ombre d'un jugement réducteur, on se réfère aussi à cette dédicace qui en dit long sur le contenu de l'ouvrage. Un ouvrage dédié à un père qui a laissé à ses enfants « des amis et un jardin » ...

Aux confins du coma
Comme aux antipodes de cette inspiration en teintes roses et sucrées, souriante et un rien espiègle, Jihad el-Zein tisse une poésie plus sombre, plus intense, plus oratoire dans son lyrisme enflammé. Poésie libre certes de métrique mais tablant, à la fin des poèmes, sur des rimes riches et une versification soignée. Avec, à l'avant-plan de son écriture ciselée, la force des images, les associations verbales imprévisibles, une musicalité adroitement arrangée comme une mélodie qu'on ne peut éviter et une culture littéraire bien assise. Dont les hommages à Ahmed Baydoun, Abdel Rahman al-Dakhel (fondateur de l'Andalousie), référence à Paul Valery...
Venu du journalisme en langue arabe, il a aussi un petit parcours dans les sentiers du Parnasse. Deux titres : Le poème d'Istanbul et Les souvenirs sont grenouilles sont là pour introduire les thèmes des villes et du passé qui hante les âmes, pourrit ou revivifie le corps.

Pour son dernier recueil Chalal Moustatir (Paralysie générale, Dar el-Jadid, 77 pages), le poète parle de « poèmes de la chambre de soins intensifs ».
Mal-être et mal de vivre, aux confins du coma, d'un Orient à la cacophonie profonde et aux couleurs violentes. Que traduisent les mots et un verbe retentissant. Lumière et pénombre des villes, des êtres, des foules, des souks, des parfums marqués par l'omniprésence de la mort et de l'ultime départ. De l'autre côté du miroir pourrait être la paraphrase de ces pages vibrantes de vie vouées à la dualité d'Éros et Thanatos.
« Comme une chemise qui éblouit le corps... », dit ce poète ivre de la liqueur douce-amère de la réglisse à souk el-Hamidiyé à Damas. Lui qui avait « dormi enfant dans la ville des Omeyyades et s'est réveillé vieux à Beyrouth. » Lui qui a la nostalgie des matins d'hiver à Ehden, lui qui n'en a pas fini avec les rencontres dans les cafés, les déambulations dans les rues, la haine dans la pénombre, l'angoisse, l'inquiétude, l'espoir, la lucidité et l'exaltation pour cet Orient sous perfusion. Mais où les vivants sont grabataires. En attendant ces lendemains qui chantent, sans nul doute.
Un petit livre à la voix virile (avec une sensibilité d'écorché vif), déchirante et lumineuse. Ici, la parcimonie des pages n'est pas un manque mais une quintessence à savourer comme une boisson précieuse...

 

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