On nous a toujours conseillé de pardonner. Appris à pardonner. Pardonner à tous ceux qui nous ont fait du mal, même délibérément. Appris à demander pardon. À reconnaître ses erreurs, les douleurs provoquées, les fautes de parcours ou de frappe. On nous a souvent dit qu'en cette période de Noël, c'était le moment ou jamais de passer l'éponge, de donner une seconde chance, d'oublier. De jeter aux orties ses rancunes, de balayer son amertume et de pardonner. On nous a répété qu'en pardonnant, on se sentirait mieux. Que garder en soi des griefs était néfaste. Qu'en absolvant l'autre, on se sentirait libre. Comme lorsqu'on demande pardon à notre tour et qu'on se sent libéré du poids de la culpabilité. C'est Noël, pardonnons.
Mais peut-on tout pardonner ? Peut-on pardonner à tout le monde ? Peut-on ne pas oublier ? Peut-on, quand la plaie est encore béante, serrer la main de son agresseur ?
Peut-on, 10 ans après les assassinats de Gebran Tuéni, de Samir Kassir et des autres, pardonner ? Malgré ces 3 652 jours qui nous séparent aujourd'hui de chacun de ces actes abominables, il est impossible de le faire. Parce que sans avoir le nom des coupables, on ne peut pas faire son deuil. Sans deuil, on ne peut pas oublier. Sans oubli, il n'y a pas de pardon possible. Peut-on pardonner une trahison ? Un coup de poignard dans le dos, une perfidie destructrice ? C'est dur. Terriblement dur de regarder dix ans en arrière et de voir nos rêves broyés par ceux en qui on a cru. Ceux qui ne nous ont pas laissé cette liberté tant attendue et que nous avons à peine effleurée. Parce qu'on ne peut pas accepter cette infidélité au peuple. On ne peut pas accepter de voir nos rues jonchées de poubelles, ce fauteuil vacant sur lequel tous les Iznogoud du pays veulent s'asseoir, cet argent, notre argent volé avec arrogance et allégresse, cette économie désastreuse. Pourra-t-on pardonner aux lâches de la République ? Ceux qui nous ont abandonnés au bord de la route, sans garde-fou. Ceux qui ont piétiné nos rêves d'un lundi 14 mars, il y a déjà une décennie. On ne peut pas leur pardonner et on ne doit pas leur pardonner.
Peut-on pardonner à ceux et à celles devant qui on a baissé les armes ? Ceux qui nous ont menti, vendu des mots, ceux qui nous ont calomniés, nous ont lâchés, nous ont fait pleurer, douter de nous. Peut-on pardonner à ceux en qui nous avions placé nos espoirs, en qui nous avons cru, en qui on avait confiance ?
Les hypocrites, les salauds, les ordures, les pies, les profiteurs ? À la femme qui nous a trompé ?
Oui, on peut pardonner. Pas toujours, mais on le peut. Avec le temps. On oublie. On pardonne ce qui est subsidiaire, tout ce qui ne mérite pas notre rancœur. Ce qui peut être effacé. Ce qui ne laisse pas de traces. On pardonne à ceux et à celles qui ont arrêté de nous aimer, à ceux et à celles qui nous ont fait du mal sans le savoir, par inadvertance. On pardonne les mensonges blancs, les mauvaises excuses, les petites erreurs, le manque de communication, les bêtises, les phrases dites sans avoir réfléchi, les vexations souvent inutiles. Tout ça se pardonne. Et s'oublie. Comme les enfants après une bagarre dans la cour de récréation redeviennent meilleurs amis 15 minutes après. On pardonne, on demande pardon mais, l'essentiel, c'est de se pardonner à soi-même. De se pardonner nos erreurs, nos gestes, nos mauvais choix. Il est probablement là, le vrai pardon.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
J'aurai tant aimé savoir à qui Medea a pardonné, pour comprendre qui pourrait lui pardonner. Peut on être l'auteur de cet article et être exclus du pardon ? La est le fond du problème de se pardonner à soi.
14 h 31, le 19 décembre 2015