Le 30 septembre, le Conseil d'État a reçu un recours unique en son genre qui avait fait beaucoup de bruit dans les coulisses administratives, militaires et judiciaires. Le général de brigade Hamid Iskandar, qui passe à la retraite le 1er juillet 2016, avait déposé une plainte devant cette instance demandant la suspension de la décision de retarder le passage à la retraite du commandant en chef de l'armée le général Jean Kahwagi, en prélude à son annulation.
Le général Iskandar estimait dans sa plainte que cette décision lui portait préjudice parce qu'elle le privait de ses chances d'être lui-même nommé commandant en chef de l'armée avec tous les privilèges qui vont avec. C'était la première fois dans l'histoire du Liban moderne qu'une plainte de ce type était présentée, sachant que le général Hamid Iskandar n'a aucune tendance politique précise. Il a simplement voulu, selon son avocat, Me Michel Hannouche, préserver un droit que lui donne son enrôlement au sein de l'armée et les nombreuses promotions reçues tout au long d'une longue carrière.
Le général Iskandar est donc en fonction depuis 1980. Il fait ainsi partie des plus anciens officiers de l'armée et il est titulaire d'un doctorat, de 5 masters et de sept licences. Officier de terrain, tout en disposant de larges connaissances académiques, il occupait récemment une haute fonction au sein de la direction générale militaire administrative, une des trois institutions relevant du ministère de la Défense (les deux autres étant l'armée proprement dite et l'Inspection générale). Après le dépôt de sa plainte, le général Iskandar avait été convoqué par la direction des SR de l'armée qui avait voulu entendre ses motivations. Cette initiative avait d'abord été interprétée comme une tentative d'intimidation, mais des sources militaires interrogées avaient affirmé qu'il s'agissait d'une procédure de routine. Coïncidence ou non, à peine le recours présenté devant le Conseil d'État, et après son audition par les SR, le général Iskandar a été ramené par décret du ministre de la Défense au sein de l'armée proprement dite et muté au Liban-Nord, sans la moindre prérogative effective. Il a donc un titre, mais pas de mission et cela depuis le mois d'octobre. Bien entendu, le commandement de l'armée a le droit de prendre les décisions qu'il juge utiles pour la troupe et le général Iskandar a exécuté les directives sans protester. Mais Me Hannouche considère cette mutation, sans la moindre prérogative et sans mission précise, comme une sorte de sanction ou, en tout cas, une discrète mise à l'écart. En bon officier qui respecte la hiérarchie, le général Iskandar s'est contenté d'obéir... en attendant le jugement définitif du Conseil d'État.
Mais selon des sources militaires, la plainte du général Iskandar ne serait pas justifiée, car ce dernier ne faisait pas partie des principaux favoris au poste de commandant en chef de l'armée. De plus, à cause de son âge, s'il devait être nommé, il n'aurait plus pu servir que pendant trois ans. Or, jusqu'à présent, le pouvoir politique n'a jamais nommé un commandant en chef pour une période aussi courte (relativement). De plus, les dernières désignations de commandant en chef de l'armée ont montré que ce n'est pas nécessairement l'officier qui a le plus grand nombre d'années d'ancienneté et qui est le plus haut gradé qui parvient à ce poste, cette nomination étant généralement une décision à caractère politique... Pour toutes ces raisons, les sources militaires estiment que la plainte du général Iskandar a peu de chances d'aboutir et elle serait en quelque sorte un cri de protestation médiatique et juridique, sans aucun lien réel avec la réalité.
Sur le plan purement procédural, il faut rappeler que le 20 octobre, le Conseil d'État a rejeté la demande de suspendre la décision de retarder le passage à la retraite du commandant en chef, estimant qu'elle ne relève pas de sa compétence et qu'elle est liée à la stabilité du pays et à la préservation de la sécurité. Mais contrairement à ce qui a été dit dans certains médias, le Conseil d'État n'a pas rejeté l'ensemble de la plainte déposée par le général Iskandar. Le processus juridico-administratif se poursuit donc. La partie plaignante a donné sa réponse le 12 novembre et l'État, qui est le principal concerné par la plainte, dispose de deux mois pour y répondre. En principe, le 11 janvier, le procès sera clôturé et le dossier sera remis à un des conseillers qui devra rédiger un rapport sur l'ensemble de la question. Ce rapport sera discuté par les membres du Conseil d'État et la partie plaignante disposera d'un mois pour donner sa dernière réponse. Ce n'est qu'une fois ce délai expiré que le Conseil d'État devra se prononcer définitivement sur la question. Son jugement est très attendu parce qu'il constitue une première au Liban, où jusqu'à présent, tout ce qui touche aux promotions et aux décisions militaires relevait des sujets tabous.
Silencieux, le général Iskandar refuse de commenter sa démarche et ses proches affirment ne pas vouloir laisser la politique détourner son action de protestation de son objectif initial qui est de remettre en cause un processus interne à l'armée qui lèse d'autres officiers.
Pour mémoire
Une première dans l'armée : recours devant le Conseil d'État contre la prorogation de Kahwagi
Kahwagi et Salmane reconduits dans leurs fonctions pour une période de deux ans

