Une des plusieurs rencontres qui ont lieu hier à Islamabad dans le cadre de la conférence « Cœur de l’Asie ». T.Mughal/Pool/Reuters
Depuis deux jours, les représentants d'une dizaine de pays impliqués en Afghanistan discutent, dans le cadre de la conférence annuelle du « processus d'Istanbul » (lancé en 2011), de la question afghane. Les discussions, qui s'achèvent aujourd'hui à Islamabad, visent à tenter d'apporter un soutien à la reconstruction du pays déchiré par la guerre. Plus précisément, l'objectif de cette conférence est de renforcer la coopération à la fois économique et sécuritaire entre l'Afghanistan et les pays voisins. Curieusement, il aura fallu attendre la veille de la conférence pour que le président afghan Ashraf Ghani annonce finalement sa participation à la conférence aux côtés du Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif. Bien que les deux dirigeants se soient rencontrés dans les coulisses de la COP21, il y a quelques jours, il semblerait que la tension entre les deux pays continue d'être un frein majeur dans les négociations.
Malgré les tentatives en juillet dernier de raviver le dialogue avec les talibans, les négociations s'étaient soldées par un échec. La divulgation soudaine de la mort du mollah Omar par les services afghans, cachée depuis plus de deux ans, a brutalement mis fin aux discussions. Les talibans s'étaient alors empressés d'élire un nouveau leader du mouvement, le mollah Akhtar Mansour, main droite du mollah Omar jusqu'à sa mort, avant de se retirer de la table des négociations. Depuis, les attaques des talibans, notamment au nord et à l'est du pays, ont augmenté considérablement et la situation sécuritaire ne cesse de se détériorer. La prise de Kunduz, même brève, fin septembre, représente pour beaucoup cette montée en puissance des forces talibanes et l'échec flagrant des forces de sécurité afghanes face aux insurgés, qui a contraint les États-Unis à maintenir les troupes de l'Otan pour l'année 2016.
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Fin octobre, lors d'une rencontre entre Nawaz Sharif et Barack Obama à Washington, les deux dirigeants avaient émis l'espoir que la conférence d'Islamabad puisse offrir l'occasion de nouvelles discussions entre le Pakistan et l'Afghanistan, et remettre en marche le processus de paix. Pourtant, selon Jean-Luc Racine, chercheur au CNRS et spécialiste de l'Afghanistan, « le raidissement des relations afghano-pakistanaises bloque, pour l'heure, toute possibilité d'avancer ». Les deux pays s'accusent mutuellement de nourrir l'instabilité régionale en soutenant des groupes rebelles talibans de part et d'autre de la frontière. Lors d'une visite en Allemagne, la semaine dernière, le président afghan avait réitéré ses propos considérant que le Pakistan continuait de soutenir les mouvements talibans dans son pays, en particulier le réseau Hakkani, un groupe islamiste indépendant lié aux talibans. L'attitude douteuse du Pakistan à l'égard des talibans afghans avait en effet déjà été vivement critiquée par Washington l'été dernier.
Pour le chercheur, « tant qu'une confiance minimale pour relancer le processus de dialogue, avant même d'envisager des négociations, n'est pas manifeste, on risque de se maintenir dans cette situation d'incertitude ».
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Les talibans plus divisés que jamais
L'annonce à la fin de la semaine dernière de la mort – non confirmée – du mollah Mansour semble renforcer ce climat d'incertitude sur le sort du processus de paix. Mansour, qui se disait plutôt favorable au dialogue, avait notamment nommé fin novembre un nouveau chef du bureau politique taliban au Qatar et laissait présager une éventuelle reprise de dialogue entre les différents acteurs. Une annonce qui pourrait paraître étonnante si l'on considère la récente montée en puissance des forces talibanes, en particulier dans des territoires ruraux du nord et de l'est de l'Afghanistan. Pourtant, « malgré le renforcement apparent des talibans, ces derniers n'ont jamais été plus divisés », affirme M. Racine. « On est encore loin de l'image catastrophique d'un pays sur le point de tomber de nouveau entre les mains des talibans. » En effet, un groupe dirigé par le mollah Mohammad Rassoul, refusant la légitimité du mollah Mansour, s'est séparé du groupe taliban proprement dit en août dernier. Il accuse notamment Mansour d'être manipulé volontairement ou non par les services pakistanais, voire même d'être à l'origine de la mort du mollah Omar. Début octobre, des combats dans la province de Zaboul (Sud-Est) entre des troupes dissidentes et la branche loyaliste auraient fait une cinquantaine de morts.
Ainsi, « bien que le processus de paix ne soit pas complètement enterré », on entre, pour M. Racine, dans un « jeu d'ombre » entre des acteurs divisés, qui n'arrivent pas à se faire confiance. La conférence d'Islamabad permettra peut-être d'apaiser ce climat d'incertitude et de savoir si un signal émanant de Kaboul pourrait permettre de relancer les discussions et le processus de dialogue non seulement entre Afghans et Pakistanais, mais également entre talibans et gouvernement afghan.
Pour mémoire
Les talibans admettent avoir caché pendant deux ans la mort du mollah Omar

