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Nos lecteurs ont la parole - Carol Saba

Paris Beyrouth, même combat ! Stupeur et sidération, ambivalences et lucidité

Un cap significatif a été franchi dans l'horreur et l'ignominie. Une rupture indélébile a été marquée. Une terreur sans nom s'est abattue sur la France le 13 novembre dernier. Ce sera le 11 septembre français, même si on pensait déjà qu'avec le lourd tribut payé, que c'était le 7 janvier dernier avec l'attaque contre Charlie Hebdo. Pouvons-nous dire à la suite de Serge Reggiani, sur les paroles d'Albert Vidalie, un des plus importants paroliers de la France du XXe siècle, que les « loups sont entrés dans Paris » ? Oui. Et il ne s'agit pas de loups solitaires ! Quoi qu'il en soit, la France a été attaquée sur son propre sol, dans sa propre capitale, violemment, sans retenue aucune, dans une opération complexe, d'une ampleur sans précédent, à plusieurs endroits, et simultanément. Paris blessée, Paris meurtrie, Paris endeuillée, Paris touchée mais Paris qui ne tombe pas à terre. Son emblème, « fluctuat nec mergiture », cette devise présente sur tous les bâtiments publics, ce bateau à voile qui est « battu par les flots mais ne sombre pas » résume cette capacité à assimiler les différences, à contenir les tempêtes et à faire face à l'adversité avec panache dans un esprit de résistance, de vaillance et de résilience.
Sidération et stupeur au moment même. Nous avons tous été abasourdis et choqués. Abasourdis par l'ampleur d'une telle violence. Gratuite. Malsaine. Maléfique. Portée non pas à l'encontre de bâtiments publics ou officiels, mais à l'encontre de plusieurs lieux de vie, de sport, de culture et de convivialité où s'expriment, se croisent et s'enlacent toutes les déclinaisons de la diversité humaine et socioculturelle, des jeunes et des moins jeunes, français ou touristes, que représente Paris et qui la caractérise comme lieu de brassage, de création, de culture, d'esprit et d'altérité. Nous avons tous été sonnés, nous autres, particulièrement les Français d'origine libanaise, car nous connaissons cette barbarie que nous avons côtoyée pendant des années dans notre cher pays d'origine, et éternellement le nôtre, le Liban. Nous avons grandi, faits nos études secondaires et universitaires et avions travaillé, au rythme de ce type d'horreur. Sonnés oui, mais pas à terre. Car il y a là, ici, comme au Liban, des gisements intarissables de force de résistance et de résilience qui font que tout en pansant les plaies, la vie reprend. Mais quel idéal, bon sang, excusez le juron, peut justifier une telle abomination, un tel carnage, une telle folie meurtrière, méthodique, froide, inhumaine, surréaliste ?
Aucun idéal, quel qu'il soit, ne peut justifier la mort de l'autre et son assassinat avec une telle ampleur impersonnelle. Il s'agit là, en premier lieu, d'un crime attentatoire à l'humanité, toute humanité, quelles que soient ses déclinaisons. Il s'agit là aussi, plus qu'un « attentat » terroriste, d'une véritable « attaque » militaire de nature non conventionnelle, une déclaration de guerre contre la France de l'universel et ses valeurs de liberté, de fraternité et d'égalité. Il s'agit là aussi d'un acte de terreur, qui avant tout est une haine de soi avant d'être une haine des autres. Cette terreur qui cherche à terroriser ne passera pas ! Le « vivre-ensemble » et la diversité qui sont intimement visés, ici, résisteront, surmonteront cette blessure et vaincront ! Ce combat est contre une nouvelle forme de totalitarisme qui exclut tout ce qui ne lui ressemble pas, tout en cherchant à l'annihiler physiquement. C'est là l'enjeu du combat. Un combat pour le vivre-ensemble, démocratique et digne, respectueux de la diversité, des droits fondamentaux et de toutes les libertés essentielles. La veille ce fut Beyrouth. Le lendemain ce fut Paris. Dans les deux cas, n'est-ce pas le même combat ? N'est-ce pas deux vieux chênes qu'on cherche à abattre ? La hache n'est-elle pas à l'œuvre dans les deux cas ? Depuis fort longtemps ?
Au-delà de la compassion et de la solidarité avec les victimes de mes deux pays, mes deux poumons, la France et le Liban, qui m'aident à respirer, comment ne pas faire le rapprochement entre ces deux attentats signés à l'encontre de ces deux paradigmes que constituent, chacun à sa manière, ces deux grandes nations. Comment ne pas comparer les deux situations, tout en gardant à l'esprit les différences de degré et non pas de nature, entre-elles ? Dans les deux cas, il y a eu un affaiblissement du politique et de l'État central. Dans les deux cas, une lame de fond, la communautarisation, cherche à miner leur pacte national où s'étagent les strates de l'histoire et où copulent les langues, les cultures, les civilisations et les religions. Dans les deux cas, il y a un débat (qui ne doit pas être occulté ni biaisé) sur l'identité nationale et les mécanismes de son renouveau. Dans les deux cas, il s'agit de pays « creuset » et de pays « carrefour » de civilisations, de langues, de cultures et de religions.
Dans les deux cas, il s'agit de lieux de brassage et d'ouverture. Dans les deux cas, il y a une géopolitique de « confluences » diverses qui fait que chacun de ces deux pays constitue une caisse de résonance des conflits, des tiraillements et des évolutions qui les entourent. Dans les deux cas, le local parle à l'universel dans une conjugaison compliquée mais enrichissante. Dans les deux cas, il y a une instrumentalisation à outrance de la religion à des fins politiques. Dans les deux cas, le combat est engagé pour appliquer une laïcité de bonne intelligence qui sépare le religieux de l'État sans le séparer de la société. Dans les deux cas, il y a un État républicain, jacobin, centralisateur, qui n'arrive plus à être un État intégrateur des différences et qui doit, de ce fait, repenser son action intégratrice et la renouveler, et repositionner le Pacte national pour affermir la valeur « nationale » qui doit primer la valeur « communautaire ». Dans les deux cas, il y a une forte communauté nationale musulmane qui a su, sociologiquement, non sans rechute, faire sa mue lentement mais sûrement pour assimiler et adopter certaines valeurs du progrès et des lumières. Dans les deux cas, cet islam reste fragile et se trouve pris en « otage » d'une conjoncture de crise, et d'une radicalisation qui est d'apparence religieuse mais dans son essence politique et qui vient fleurir sur le vide qu'a laissé la chute de toutes les idéologies totalitaires du XXe siècle, aidée par la brouille mondiale que provoque le monde globalisé et apolaire qui est le nôtre, dominé par un ultralibéralisme ravageur qui déstructure toutes les valeurs économiques et sociétales. Oui, l'instrumentalisation de la religion en général et de l'islam en particulier n'a que trop duré.
Nombreux sont les intellectuels musulmans qui lancent des appels, en Europe, en faveur d'un islam des lumières, Abdenour Bidar, Ghaleb Bencheikh, Malek Chebel. Ils représentent certes beaucoup sur le plan des idées mais malheureusement en l'absence d'une véritable politique globale partenariale et éclairée traitant tous les problèmes à leur source, ces derniers ne pèsent rien dans l'équation de la rue et dans les mécanismes d'instrumentalisation des frustrations. Au-delà de l'Europe, la grande révolution culturelle à laquelle est appelé l'islam est nécessaire aussi, en Orient en particulier. Certes, la France n'a pas été suffisamment préparée à cette « guerre ». Preuve en est les revirements politiques qui sont certes nécessaires mais qui dénotent un flottement, et l'existence d'une certaine ambivalence que révèle aussi l'interrogation de certains si on était en état de guerre ou pas. En tout état de cause, ne nous détrompons pas sur l'apparence physique et vestimentaire de nos adversaires. Ils peuvent paraître archaïques, mais en réalité ils semblent être hypermodernes dans leur façon de globaliser le conflit, de se jouer des difficultés structurelles et conjoncturelles des sociétés occidentales et orientales, d'instrumentaliser les frustrations que nous avons laissées fleurir et que trop perdurées, ici et là, pour ne pas entamer nos intérêts. Il faut garder à l'esprit aussi que la réponse ne peut être que militaire et/ou sécuritaire. Tout en engageant le combat, il ne faut pas réitérer, en France et en Europe, le scénario de fuite en avant et du va-t-en-guerre de l'après-11 Septembre aux États Unis, une fuite qui pourrait entamer les valeurs pour lesquelles, justement, on se bat. La riposte doit être sociétale et politique, et doit venir de l'ensemble de la communauté nationale et internationale, Orient et Occident à la fois. Et il ne faut jamais oublier que la « puissance » ne réside pas dans la « riposte », aussi forte qu'elle soit, mais dans « l'anticipation », non pas dans les « représailles » mais dans la « dissuasion ».
C'est cette capacité-là que nous devons reconquérir, en France et au Liban. Pour cela, il convient de sortir des « ambivalences » qui s'avèrent meurtrières, pour entamer un chemin de « lucidité » sur les enjeux du pourquoi et comment. Sinon, ce seront soit les terroristes, soit les extrêmes qui récupéreront la mise dans ce poker meurtrier !

Carol SABA
Avocat à la cour au Barreau de Paris

Un cap significatif a été franchi dans l'horreur et l'ignominie. Une rupture indélébile a été marquée. Une terreur sans nom s'est abattue sur la France le 13 novembre dernier. Ce sera le 11 septembre français, même si on pensait déjà qu'avec le lourd tribut payé, que c'était le 7 janvier dernier avec l'attaque contre Charlie Hebdo. Pouvons-nous dire à la suite de Serge Reggiani, sur les paroles d'Albert Vidalie, un des plus importants paroliers de la France du XXe siècle, que les « loups sont entrés dans Paris » ? Oui. Et il ne s'agit pas de loups solitaires ! Quoi qu'il en soit, la France a été attaquée sur son propre sol, dans sa propre capitale, violemment, sans retenue aucune, dans une opération complexe, d'une ampleur sans précédent, à plusieurs endroits, et simultanément. Paris blessée, Paris meurtrie,...
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