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Moyen Orient et Monde - Éclairage

Frappes contre l’EI, les conséquences d’une diplomatie improvisée

Bruno Guigue, normalien, énarque, ancien haut fonctionnaire français et essayiste, et Alain Gresh, ex-directeur adjoint du « Monde diplomatique » et spécialiste du Moyen-Orient, livrent leur perception critique des conséquences de l'intensification des frappes françaises sur le terrain en Syrie.

Des soldats français préparent un chasseur bombardier, sur une base aérienne dans le Golfe, pour l’offensive aérienne contre l’EI en Syrie. Karim Sahib/AFP

En représailles aux attentats de Paris, la France a lancé le 15 novembre 2015 des raids sur Raqqa, fief du groupe État islamique (EI). Après s'être abstenue pendant près d'un an d'intervenir contre l'EI pour ne pas favoriser le régime de Damas, le président français François Hollande a finalement décidé le 7 septembre 2015 d'engager des vols de reconnaissance en Syrie au nom de la « légitime défense », suivis par des opérations de frappes aériennes contre le groupe. Les attentats de Paris vendredi 13 novembre, qualifiés d' « acte de guerre », ont entraîné une intensification de l'offensive de la France en Syrie. Dans un discours aux accents guerriers prononcé lundi devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles, François Hollande estime que l'enjeu n'est désormais plus de contenir, « mais de détruire cette organisation » de l'EI. Des discussions pour la mise en place d'une coalition unique contre le groupe devraient se tenir la semaine prochaine avec le président américain Barack Obama à Washington et son homologue russe Vladimir Poutine à Moscou. Or, pour nombre de commentateurs politiques, cette décision constitue une approche stérile, qui, sans pour autant endiguer le phénomène « Daech », précipiterait les pays occidentaux dans un engrenage de violences sans précédent, sans pour autant transformer la donne sur le terrain.

 

( Lire aussi : Le fonctionnement du groupe Etat islamique en cinq questions )


Bruno Guigue, normalien, énarque et chargé de cours en relations internationales à l'Université de La Réunion, rappelle que seule une coordination avec des opérations terrestres d'envergure pourrait éliminer l'EI. Or, les acteurs qui s'engagent aujourd'hui résolument dans la lutte contre l'EI excluent toute intervention au sol. « Ces bombardements improvisés au gré des événements ne freineront pas la progression de l'EI. Sur le plan militaire, ils feront l'effet d'une piqûre de moustique à l'organisation terroriste », estime M. Guigue. Cette position est partagée par Alain Gresh, ex-directeur adjoint du Monde diplomatique et grand spécialiste du Moyen-Orient, qui estime également que l'inflexion « improvisée » de la diplomatie française avec une révision des priorités immédiates n'aurait qu'un effet marginal. Au-delà de l'inefficacité inhérente à cette stratégie, c'est l'idée pernicieuse de la lutte contre un groupe terroriste au seul moyen de la guerre et de la réduction du danger de l'EI comme menace unique et centrale pesant sur l'humanité qui est dénoncée.


Alain Gresh rappelle que le groupe EI n'est monté en puissance que depuis un an, et ne constitue donc pas la matrice originelle du terrorisme international. Il insiste sur le fait que le conflit syrien ne se résume pas à « l'expansion ou l'éradication » du phénomène EI. Selon lui, faire abstraction à la fois d'autres acteurs comme el-Qaëda et de la nature des conflits qui secouent la région brouille l'analyse. Bruno Guigue rappelle, quant à lui, que la donne a profondément changé en Syrie et la guerre civile « s'est transformée en guerre internationale de grande ampleur, lorsque les desperados du jihad global ont envahi la Syrie, par milliers, à la recherche du grand frisson apocalyptique ». « Il n'y a aucune différence entre les combattants du Front al-Nosra et ceux de Daech, et il faut toute l'hypocrisie des dirigeants français pour oser le nier », ajoute-t-il.
Alain Gresh relève également l'une des contradictions dans laquelle se serait enfermée la diplomatie française qui s'est engagée dans la lutte contre l'EI, tout en étant alliée à l'Arabie saoudite et au Qatar, principaux soutiens des groupes alliés à el-Qaëda en Syrie et à cette organisation terroriste au Yémen, et qui décrédibilise son action. « La lutte contre Daech et les autres groupes terroristes sera réellement prise au sérieux le jour où on dénoncera clairement les États qui les abreuvent de pétrodollars. Daech n'est pas né par génération spontanée, il est le produit d'une vaste opération de "regime change" en Syrie dont le Qatar et l'Arabie saoudite sont les sponsors officiels, et les néoconservateurs américains les stratèges notoires.

 

(Repère : Attentats de Paris : enquête, jihadistes, connexion syrienne... Ce que l'on sait en 5 infographies)

 

Malheureusement, la France s'est placée dans leur sillage mortifère », estime M. Guigue. Or, ériger la guerre contre l'EI en dogme de la géopolitique internationale en faisant preuve de mutisme face aux États qui financent, arment et soutiennent des groupes de même nature, et sans proposer de remèdes aux causes de l'expansion du phénomène, ne fait qu'entretenir « la spirale infernale qui verra se succéder des attentats terroristes en réponse aux offensives aériennes ». Pour Alain Gresh, l'arme de la guerre, en l'absence d'une vision politique et d'une action diplomatique, ne fera qu'entretenir le chaos régnant. Bruno Guigue rappelle quant à lui que l'on ne combat pas le terrorisme seulement avec des armes, « mais avec des mots ». « À son entreprise sectaire et démentielle, il faut opposer une alternative politique. Or cette alternative passe par le rétablissement de la souveraineté syrienne, sans laquelle on n'a aucune chance de briser l'infrastructure terroriste », conclut-il.

 

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En représailles aux attentats de Paris, la France a lancé le 15 novembre 2015 des raids sur Raqqa, fief du groupe État islamique (EI). Après s'être abstenue pendant près d'un an d'intervenir contre l'EI pour ne pas favoriser le régime de Damas, le président français François Hollande a finalement décidé le 7 septembre 2015 d'engager des vols de reconnaissance en Syrie au nom de la...

commentaires (9)

Que des nostalgiques des systèmes totalitaires nous assènent leur vérité, passe encore, mais se parer à ce point là d'une connaissance du sujet, je laisse aux lecteurs de l'OLJ le soin de se rendre compte à quel point des élites peuvent s'égarer. Que l'OLJ donne la parole à JP FILIU ou à Edgar MORIN, svp et merci.

leon niravas

23 h 40, le 18 novembre 2015

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Commentaires (9)

  • Que des nostalgiques des systèmes totalitaires nous assènent leur vérité, passe encore, mais se parer à ce point là d'une connaissance du sujet, je laisse aux lecteurs de l'OLJ le soin de se rendre compte à quel point des élites peuvent s'égarer. Que l'OLJ donne la parole à JP FILIU ou à Edgar MORIN, svp et merci.

    leon niravas

    23 h 40, le 18 novembre 2015

  • on le combat- le terrorisme - en mettant de cote ses ambitions et interets politico/economico/ financiers. MAIS quel etat ( pseudo developpe) serait pret a sacrifier TOUT cela ?

    Gaby SIOUFI

    13 h 20, le 18 novembre 2015

  • Excellent article! Si seulement les leaders internationaux pouvaient etre aussi senses que ces commentateurs politiques!

    Michele Aoun

    12 h 58, le 18 novembre 2015

  • "À son entreprise sectaire, il faut opposer une alternative politique. Or cette alternative passe par le rétablissement de la souveraineté syrienne, sans laquelle on n'a aucune chance de briser l'infrastructure terroriste." ! La "souveraineté syrienne" ! Il faut dorénavant dire, "les souverainetés syriennes". Sykes-Picot c'est fini !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    12 h 14, le 18 novembre 2015

  • Une claire démystification du projet de guerre "globale" contre Daech , critiquant sur le fond l'absence de recherche des causes du terrorisme et son traitement correct . Et surtout , une stigmatisation des "va t'en guerre" complètement archaïque , surtout par les moyens, le bombardement par les airs , et l'affirmation que la seule réelle victoire passe par la reconstruction des deux états de Syrie et d'Irak avec toutes les composantes , surtout sunnites , aujourd'hui écartées .

    Chemayel Khalil

    11 h 52, le 18 novembre 2015

  • Au fur et à mesure que se précisent les figures de l'ennemi une hiérarchie de celles-ci s'affirme et la stratégie évolue en désignant ses nouvelles cibles: il est dangereux de mélanger les temporalités comme le font les auteurs de l'article....

    Beauchard Jacques

    10 h 56, le 18 novembre 2015

  • LES FRAPPES AÉRIENNES.. POUR QU'ELLES AIENT UN RENDEMENT... ELLES DEVRAIENT ÊTRE CONTRE LES PAYS ET TOUS CEUX QUI FINANCENT ET SUPPORTENT LE TERRORISME DES SUPPÔETS DES DEUX FACES DE LA MÊME MONNAIE !!!

    SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

    09 h 10, le 18 novembre 2015

  • enfin des gens senses

    Sylvie Baaklini

    06 h 58, le 18 novembre 2015

  • Que ce soit en économie avec 5,5 millions de chômeurs et 2 150 Milliards de dettes d'état ,plus maintenant ce fiasco diplomatique validé.., en Syrie et en Russie ...F.Hollande avec se dernier gouvernement entièrement socialistes en UE ...vont laissé un lourde ardoise aux français....

    M.V.

    06 h 25, le 18 novembre 2015

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