Un coin de l’exposition avec, en avant-plan, la moquette devenue tapisserie abstraite. Photo Roger Moukarzel
C'est une exposition inédite, atypique, carrément insolite que présente la galerie Carwan (qui, pour l'occasion, a établi ses quartiers dans une usine de Bourj Hammoud*) sous l'intitulé « Purple, Turquoise, Pink, Brown Along the Edges». Autant vous prévenir immédiatement: si vous n'êtes pas du genre à vous triturer les méninges sur la signification d'un panneau à la peinture écaillée dégagé de sous les gravats d'un chantier de démolition ou à trouver dans un double alignement de planches d'escaliers en bois de hêtre des correspondances avec toutes les significations du terme échelle, cette exposition n'est pas pour vous. Circulez, y a rien à voir ! Si, par contre, vous êtes architecte, artiste conceptuel, théoricien de la matière ou plutôt des matériaux, ou si tout simplement vous vous intéressez aux usages et à la pratique de la construction, alors là vous serez servis.
Organisée conjointement par Carwan (qui s'occupe autant de promouvoir le design libanais à l'étranger que de présenter des designers internationaux au Liban) et Actant Visuel, cette exposition présente des «pièces» issues de «Usus/Usure», l'installation que Rotor, collectif multidisciplinaire bruxellois, avait réalisée pour le pavillon belge de la Biennale de Venise de 2010. Mais aussi des « œuvres » inédites, dont certaines ont été conçues à Beyrouth même. À l'instar de ces panneaux, précédemment évoqués, récupérés d'entre les ruines des baraques de pêcheurs de Dalieh. Des débris d'habitations sommaires qui, par leurs couleurs roses et bleues, attestent d'un certain souci esthétique présent même dans des conditions de vie déplorables. Tout comme ils témoignent du caractère violent de la destruction de ce site, l'un des derniers fragments d'un Beyrouth authentique, indique en substance Pascale Wakim, de la galerie Carwan.
Du bon usage des matériaux disqualifiés
Vous l'aurez compris, l'approche de Rotor sur la matérialité est autant sociologique qu'architecturale. Voire narrative et porteuse d'histoires...
Le collectif belge (fondé en 2005 et dont les membres sont pour la plupart architectes de formation) ne se limite pas à la définition classique de l'architecture, mais élabore en parallèle des recherches théoriques, des scénographies et des installations. S'il privilégie la récupération et l'usage de matériaux industriels dans ses projets de construction et de design, il prône également dans ses expositions le réemploi des matériaux «disqualifiés». À savoir, ces pièces industrielles qui ne correspondent pas aux normes de fabrication exigées. Des bâches censées être entièrement bleues ou rouges et qui, par un quelconque aléa de la machine, se revêtent de vagues de couleurs dégradées façon toiles abstraites; des doubles vitrages dont la résine d'adhésion ayant opéré une réaction chimique imprévue va s'infiltrer en bulles translucides entre les deux plaques et en modifier l'apparence avec un rendu très opalescent; ou encore ces lattes d'escalier en hêtre assombri qui, marquées en leur centre par les traces de pas, ont été démontées et remplacées au bout de quelques mois d'usage... Un gaspillage contre lequel s'insurge le collectif en les alignant en doubles rangées sur l'un des murs de la salle d'exposition, comme une œuvre d'art, une variation sur le thème de l'échelle !
Critique subtile de la dilapidation de la société de consommation, Rotor envisage les différents matériaux comme autant d'indices demandant à être élucidés. Autre pièce frappante accrochée aux cimaises de la galerie Carwan: cette moquette issue d'un logement social en Belgique formant aussi une «tapisserie abstraite» par son découpage d'origine (autour de la cheminée) et les traces de passage qui y sont imprimées... Autant d'indices qui, observés d'un point de vue socio-architectural, racontent la vie de ses usagers et changent la perspective du regard qui s'y porte.
Et si, finalement, il y avait une certaine poésie dans tout cela? À vous d'en juger en vous rendant sur place. L'expo est ouverte jusqu'au dimanche 15 novembre.
*Bourj Hammoud, voie côtière, immeuble D Factory ; BH4852 ; 2e étage. Tél. : 03/686089.


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