Exit les débats byzantins et discordants au plan des chiffres. Aujourd'hui, la parole est aux mouvements civils de contestation et c'est au niveau de leurs expressions de révoltes et de ras-le-bol que le débat se concentre. C'est autour de ce soulèvement, cette intifada version libanaise, que se divise le pays. Mécontentement tout à fait justifié. Mais le passage de la révolte à la révolution est-il souhaitable ?
Le Liban a entamé depuis des décennies un singulier voyage en enfer. En plus d'avoir ébranlé sa société et d'avoir privé le monde arabe de l'un de ses laboratoires modernes, d'un modèle de démocratie dans la région, un symbole de cohésion entre religions, le Liban a perdu depuis 1975 la plupart des atouts qui l'avaient longtemps distingué. La société elle-même se trouve prisonnière d'une pratique outrancière de corruption matérielle ou morale ou cumulativement des deux. Il y a ceux qui désespèrent, qui pensent que les Libanais sont si profondément installés dans l'impasse qu'ils sont incapables d'en sortir et qui, par ce fait même, l'aggravent.
Il y a ceux qui croient que la libération viendra d'un salut étranger, que le Liban ne sera libéré de ses maux qu'avec l'intervention de puissance(s) étrangère(s). Plus encore, il y a ceux qui cultivent la culture de la victimisation : ces derniers, en grande masse, croient que le désarroi arabe n'est que le fruit des politiques des puissances étrangères, que le Moyen-Orient est victime de manipulations extérieures, ou plus encore de la politique exécrablement expansionniste israélienne. Et enfin, il y a ceux qui s'attachent à un idéal totalitaire : parce qu'elle aurait échoué à se maintenir, la démocratie est considérée incompatible avec la psyché des Arabes ou avec leur tradition.
Cette optique de résignation, d'impuissance et de fatalité s'étant généralisée, elle condamne rétrospectivement l'idée même de la révolte dans le sens noble du terme. Or pour sortir de cette impasse, il faudrait que les Libanais le fassent eux-mêmes. Le salut ne viendra pas de l'extérieur. Il sera libanais, ou ne le sera pas.
Mais comment traduire concrètement ce salut-là, cette émancipation de soi-même si indispensable à la résurrection ?
Le Libanais souffre de divers maux. Mais il souffre surtout de son propre échec par sa résignation à construire un État capable de répondre à ses besoins élémentaires. D'ailleurs, parler de « citoyens » tient de l'abus de langage, quand les Libanais ne sont réellement que des « sujets ». En effet, la citoyenneté suppose la jouissance de droits civils et politiques, et le respect d'obligations envers la société. Ainsi, un rapport réciproque de droits et obligations régit la relation entre le citoyen et l'État. Or ce rapport au Liban constitue un lamentable échec du fait d'une corruption exhaustive et d'un système de répartition de privilèges et de divisions confessionnelles engendrant l'absence de l'État et son incapacité à répondre aux besoins les plus fondamentaux du citoyen. Par la suite, il serait plus juste d'identifier le Liban comme un ensemble de seigneuries locales, le Libanais ne pouvant aspirer à voir ses droits respectés, du fait de la vacance étatique, trouve refuge auprès du seigneur féodal, censé le protéger aux dépens de l'État.
Pour celui qui n'obéit à aucun chef et, donc, qui n'appartient à aucune tribu, deux solutions se présentent à lui : l'immigration ou la dévolution religieuse.
Mais depuis le début de l'été, une troisième solution se fraye un chemin au Liban : celle de la révolte.
Ainsi, d'aucuns se mettent à rêver de faire tomber le régime sectaire pseudodémocratique des seigneurs qui nous gouvernent : ce projet est certes noble, mais sans aucun doute ambitieux. Trop ambitieux. Qui prendrait le relais ? Quelle place si celui qui nous gouverne, aussi critiquable fût-il, venait à tomber ? Et surtout, qui serait appelé à prendre la tête du pays et nous guider vers des jours meilleurs ?
L'expérience des révolutions (qui ne se limite pas aux soulèvements arabes) montre que tel projet encourt des risques importants de chaos, de guerres et de sang. Mais elle montre surtout qu'une révolte à chaud qui se concentre exclusivement sur la chute du pouvoir en place sans proposer une alternative crédible et cohérente et un programme politico-socio-économique solide finit toujours par tromper les espérances et les ambitions auxquelles elle aspire.
Cette révolte tant souhaitée est-elle réaliste ? La chute du gouvernement n'est pas chose impossible. Ni inédite. Mais il ne faut certainement pas faire d'amalgame et croire que la chute du seul exécutif aujourd'hui serait de nature à résoudre nos maux. La force immuable qui à ce jour gouverne le Liban, c'est le féodalisme. Ce sont les seigneurs des confessions qui constituent la pierre angulaire du régime. Pouvons-nous raisonnablement croire que ces seigneurs-là reposent sur un siège éjectable ?
Si les mouvements de contestation ont eu le mérite de rassembler des dizaines de milliers de Libanais, nous restons bien loin des centaines de milliers de partisans qui défendraient leurs seigneurs féodaux. La société civile n'a pas les moyens de canaliser tous les mécontents libanais et, particulièrement, les plus démunis d'entre eux vivant dans la pauvreté, éparpillés aux quatre coins du pays, et dont les déplacements nécessitent une force financière dont elle est dépourvue. Il lui est donc impossible à ce stade de rivaliser avec les seigneurs richissimes qu'elle aspire à combattre. Ainsi, la révolution par le haut, c'est-à-dire faire chasser les seigneurs, nous paraît encore utopique à bien des égards.
Afin de réaliser dans ce contexte l'objectif de mise en place d'un État de droit moderne, deux autres solutions se présentent.
D'abord, l'instauration d'un pouvoir ferme et éclairé à la Atatürk. Mais il faudra d'abord trouver un Atatürk national ! Souhait non moins utopique présentement que le cri au changement de régime !
Ensuite, faire aboutir la révolte à un résultat concret. C'est-à-dire : rentrer dans l'arène politique. La société civile ne doit pas s'adresser au pouvoir en place, mais aux Libanais directement. Leur offrir une vision du Liban, avec un projet socio-économique cohérent et concret. Parler à toutes les composantes du pays, quelles que soient leurs appartenances confessionnelles ou régionales. Lui expliquer ses droits, mais surtout ses obligations que le Libanais a trop souvent oubliées.
Ainsi, révolutionner non pas le régime, mais le Libanais lui-même. Se rendre à l'évidence qu'il n'y a rien à espérer du pouvoir en place. Les manifestations constituaient une étape importante, nécessaire, essentielle. Mais aujourd'hui, il y a une crainte qu'elles ne stagnent. Il est impératif que cet enthousiasme se traduise en la création d'une force politique populaire nouvelle. Seule cette force, qui fédérerait tous les citoyens et groupuscules qui se forment d'ici ou là et qui aspirent au changement, sera à même de concurrencer les partis traditionnels féodaux...
Cette profonde révolution par les citoyens « lambda », c'est celle qui permettrait au Libanais de retrouver sa puissance citoyenne. Parce que pour construire un État, il faut d'abord des citoyens.
KARL ELKHOURY


A qui adressez-vous ces belles paroles ? La moitié de ceux qui pourraient les comprendre et les appliquer ont émigré aux quatre coins du monde depuis 1975 et l'autre moitié sont lassés, ils en on marre de tout et de tous.
17 h 38, le 12 novembre 2015