De gauche à droite: Gino Traboulsi, Henri Colquhoun, Yann Traboulsi et Douglas Colquhoun sur le sommet de Gunung Inerie en Indonésie.
Deux paires de frères, quatre amis d'enfance, et une expédition préparée pendant un an, intensément vécue pendant dix mois. Yann et Gino Traboulsi, Douglas et Henri Colquhoun. Les aînés ont 25 ans, les plus jeunes 23 et 22. De la complicité et des personnalités différentes, mais complémentaires. Ils ont partagé leur quotidien à bord de leur van, un Toyota vieillissant de 1984, perdus dans l'immensité d'une nature sans limites, et en même temps enfermés entre les « quatre murs » de ce minibus qui leur servait de gîte, de maison et de dortoir.
Ils sont partis d'Australie, enivrés par une incroyable liberté d'improviser. Emportés par toutes les émotions ressenties, les lieux et les personnes, ils ont traversé le Timor-Oriental, l'Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge, la Birmanie, le Népal et l'Inde. Sur leur page Facebook, baptisée Van of Brothers, ils avaient écrit avant de partir : « Nous sommes deux paires de frères embarquant à bord d'un van dans une aventure entre Darwin et Delhi, tout en poursuivant notre passion, l'escalade, la slackline et le jonglage. Nous sommes quatre frères qui passons beaucoup de temps ensemble. Cette expérience sera aussi une épreuve. »
Retour à la case départ
Il aura fallu laisser passer du temps, des mois de reconnexion avec des villes, pour l'un Boston, pour les autres Dubaï, Beyrouth ou Paris, un retour à la vie « normale», longues barbes coupées, shorts et «havaianas » lavés et rangés, sacs à dos et chaussures de marche usées, témoins des longues randonnées, en attente d'un autre départ, pour pouvoir en parler. Retrouver des gestes perdus, regretter, par moments, cette grande indépendance... Cette communion avec la nature, lorsqu'il a fallu gérer les imprévus, les belles surprises, les mauvais calculs, les longues attentes ou les journées trop courtes d'une inoubliable (presque) année sabbatique.
Ils sont revenus avec des souvenirs communs et des sentiments personnels. Eux : Yann Traboulsi, diplômé de Parsons en design d'interaction; Gino Traboulsi, étudiant en business à la Northeastern University de Boston; Douglas Colquhoun, diplômé en études audiovisuelles, et enfin Henri Colquhoun, passionné de musique (il achève un master en littérature anglaise à Grenade). «Nous avions l'habitude de voyager ensemble, confie Yann, le regard encore lointain, sans doute un peu "là-bas". Doug(las) et Henri nous racontaient souvent les histoires de voyage de leurs parents. En 2012, nous nous sommes fixé 2014 comme date de départ.» Fixé aussi l'itinéraire, le budget – chacun déboursera de ses propres économies accumulées en 2 ans, soit 8 000 dollars, supposés couvrir l'achat du van, les frais d'essence, de nourriture et de chambres d'hôtel au besoin. « Les choses étaient très floues. Nous étions juste limités par la durée de nos visas, 30 jours pour la plupart des destinations. » Ces choses se préciseront évidemment en cours de route. Certains pays seront éliminés, notamment le Vietnam, ils ne pouvaient pas y entrer avec leur propre véhicule, d'autres auraient eu besoin de bien plus qu'un mois, à leur tête l'Indonésie. Henri et Gino, enfin, devaient rentrer plus tôt pour poursuivre leurs études.
C'est donc à bord d'un van avec volant à droite, surnommé plus tard « Alphonse », qu'ils vont embarquer, impatients. Il subira de nombreuses modifications intérieures pour le transformer en espace de vie partagé par quatre personnes. Matelas sur mesure, système de gravité pour les citernes d'eau, armoire, lavabo, frigo, deux bancs, mais... pas de WC. Les douches et autres nécessités se feront selon les étapes, chez des locaux plus ou moins hospitaliers, ou dans des hôtels et autres arrêts de fortune. « Les premiers temps, c'était magique. Nous n'avions aucune attente. On savait qu'on allait prendre notre temps, au jour le jour, précise Yann. Nous étions des jeunes cons excités à bord d'un van, heureux de faire ce qu'on voulait. Petit à petit, on a perdu l'agitation et gagné en endurance, en connaissance, au contact d'autres cultures, et en sagesse. »
Ensemble et seuls
La plus grande difficulté pour les quatre mousquetaires free style était, non pas les dangers frôlés, les mafias à éviter, les maladies, les conditions souvent difficiles de vie, la fatigue, les longues journées à rouler, mais la vie à quatre dans un espace si petit. « Cela fait deux mois que je suis rentré à Dubaï, chez mes parents, après presque une année d'absence, souligne Douglas. Et qu'est-ce que c'est bon d'être rentré. De dormir dans un lit doux, de manger la cuisine de ma mère, d'avoir un espace personnel bien défini et au calme. Vivre dans un si petit espace était un vrai défi. Mais étant de très bons amis depuis longtemps, et frères, nous avons réussi à ne pas nous entre-tuer... »
Henri se souvient : « Ce voyage a été une opportunité de découvrir toutes sortes de personnes de différentes nationalités, ethnies et mentalités ; des inconnus et des amis. De partager des rencontres et des retrouvailles ; des joies et des colères, des moments d'euphorie et de contemplation. Impossible d'en ressortir sans avoir été bouleversé d'une manière ou d'une autre. Mon but personnel était d'écrire pour composer le plus de chansons. Il m'arrivait souvent de m'asseoir à côté de notre van, dans un coin calme et magnifique, avec ma guitare et mes textes. Ces moments ont été pour moi les plus épanouissants. Mes camarades étaient un peu plus branchés sur les activités externes qui étaient disponibles: l'escalade, le surf, les randonnées. »
Gino est plus pragmatique : « Je savais exactement quand je devais rentrer, j'en ai profité au maximum. Nous avons eu de très belles conversations avec les locaux, beaucoup discuté avec eux, en essayant de leur montrer que nous n'étions pas des touristes normaux. » Douglas enchaîne : « Je crois que la particularité de l'Asie, c'est la simplicité de la vie et la facilité de voyager. Les populations locales des pays que nous avons visités sont accueillantes et chaleureuses, réellement curieuses de découvrir ces voyageurs que nous étions. Si je devais choisir une escale, ce serait l'Indonésie. La curiosité et la générosité des gens, la paix qui règne entre de nombreuses tribus et des religions différentes, la variété et la beauté du paysage, et même la nourriture. On a grimpé des volcans, surfé sur des plages peu peuplées, traversé des jungles inhabitées, et souvent passé plusieurs semaines sans voir un seul étranger, à part nous. »
Séismes
Sensations partagées, certes, mais pour Yann Traboulsi, une parenthèse tout à fait personnelle s'est ouverte lors de son passage au Népal, puisqu'il y était au moment du tremblement de terre, dans la vallée de Langtang, qui a été complètement dévastée. « C'était le dernier village de la vallée et mon premier jour de repos. Il faisait très froid pour dormir sous une tente. Avec deux Québécoises, nous avons décidé de nous réfugier dans un homestay. Il était midi, nous prenions un thé avec des locaux. » En quelques secondes, la terre tremble. En essayant d'évacuer les personnes présentes, un nuage se forme. L'avalanche se déverse sur eux. Quelques interminables autres secondes plus tard, le paysage devient apocalyptique. « La veille, il y avait des papillons, des fleurs, tout était vert. Il ne restait plus rien. » Yann accourt, tente de sauver les blessés, de réaliser le désastre. Il y passera quatre jours qui, certainement, lui apprendront à « se repositionner en tant qu'être humain. Réaliser sa vulnérabilité et sa force ». Il y reviendra, à peine reparti, avec cette irrépressible envie d'aider encore et de boucler une boucle.
Quelques mois après la fin de toute cette aventure, Alphonse est garé à Dubaï. Il se fait une nouvelle santé. Yann, Gino, Douglas et Henri ont retrouvé leur vie. Il reste de ce long périple de merveilleuses photos et des récits de voyage, postés sur leur page Facebook. En attendant un livre, indispensable. «Nous n'avons rien fait d'exceptionnel », disent-ils. Oh que si...

