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Moyen Orient et Monde

Robert Solé : « Je suis fier d’être levantin »

Rencontre

À l'occasion de la 22e édition du Salon du livre francophone de Beyrouth, « L'Orient-Le Jour » a rencontré le journaliste et écrivain Robert Solé qui sort son 6e roman, « Hôtel Mahrajane », aux éditions du Seuil.

28/10/2015

Partir à la découverte de Nari, ville imaginaire du bord de la Méditerranée, c'est faire un voyage dans le temps, dans une de ces cités levantines, qui connaissent leur âge d'or à la fin du XIXe siècle et qui commencent à disparaître au début de la seconde moitié du XXe siècle. C'est l'une de ces cités au cœur des révolutions intellectuelles de la région, baignées par le cosmopolitisme. Comme un air de Smyrne, d'Alexandrie ou de Beyrouth, un air qui caresse les souvenirs des uns et la curiosité des autres, la nostalgie d'un temps perdu où plusieurs communautés cohabitaient de manière certes imparfaite, mais en se respectant. L'écrivain et journaliste français Robert Solé, né en Égypte mais d'origine syro-libanaise, s'immisce pour son dernier roman dans les coulisses d'un grand hôtel de la ville, le Mahrajane. Est-ce l'Héliopolis de son enfance, ou une Alexandrie retrouvée? L'académicien et écrivain Dany Laferrière distinguait il y a quelques jours le journaliste qui se nourrit de la rumeur de l'écrivain qui s'imprègne du silence. Robert Solé, lui, a choisi le journalisme « parce qu'il voulait écrire des romans ». Rencontre.

 

Vous êtes journaliste et écrivain. Comment avez-vous pu jongler entre les deux casquettes ?
En réalité, je n'ai pas deux casquettes mais trois. Je suis journaliste depuis longtemps, je suis romancier, mais j'ai aussi écrit des livres d'histoire et des essais. Et chacun de ces exercices est différent. Dans le journalisme, j'ai également exercé des fonctions très différentes. J'ai écrit un billet quotidien dans Le Monde, j'ai été correspondant à l'étranger, rédacteur en chef et reporter. Jongler entre les trois, c'est une question de temps. J'ai écrit mes romans tout en étant journaliste. Mais je crois que le manque de temps fait gagner du temps, surtout pour la littérature. Quand on manque de temps, le peu de temps dont on dispose pour écrire, on l'utilise à fond.

 

Il y a un mot qui plane sur votre roman, c'est le mot « Levant », plus que l'idée du Proche-Orient, du Moyen-Orient ou du monde arabe...
J'appartiens à une famille d'origine syro-libanaise, qui est installée en Égypte depuis des générations. De ces familles qu'on appelle toujours les Chawam, les gens du Levant. Levantin a un petit côté péjoratif en France, mais pas pour moi. Je suis fier d'être levantin. C'est l'esprit du Machreq, et je revendique cette appartenance avec fierté.

 

Mais la société levantine décrite dans votre roman, où toutes les communautés cohabitent, est-elle une utopie ou la nostalgie d'un temps révolu ?
Ce roman est différent de mes précédents. Le mot Égypte n'est jamais écrit dans ce roman, alors que les précédents étaient concrètement ancrés en Égypte. J'évoque une ville imaginaire qui pourrait être une petite Alexandrie. C'est une double nostalgie. J'ai la nostalgie d'un paradis, embelli sans doute, un peu perdu, parce que je parle d'un pays qui a beaucoup changé et qui a vu partir beaucoup de gens. Et, en même temps, il y a la nostalgie de l'enfance. Et les deux sont complètement imbriquées.

 

Cela fait-il écho à votre propre histoire ?
Oui, cela fait écho, mais ce n'est pas une autobiographie. La ville de Nari est imaginaire, l'hôtel et les personnages le sont également. Mais on se nourrit toujours de sa propre expérience.

 

Pensez-vous que ces sociétés cosmopolites puissent renaître de leurs cendres ?
Je pense que l'histoire ne se répète pas. Il se trouve simplement qu'on a eu la chance d'avoir connu cela, et au Liban cela continue, à quelques nuances près. Il y a eu une période de cohabitation entre chrétiens de diverses obédiences, musulmans et juifs. Nous étions amis, nous travaillions ensemble, nous pouvions construire des choses ensemble, mais ça n'allait pas jusqu'au mariage. Ce cosmopolitisme s'arrêtait au pied du lit conjugal. Et si on violait la règle, c'était possible, mais ça provoquait plein d'histoires, et parfois des drames. Là était la limite. C'était un cosmopolitisme qui n'était pas le modèle de melting-pot à l'américaine et ce n'était pas non plus l'assimilation à la française. C'était une cohabitation, où chacun conservait son identité mais pouvait entrer en contact avec les autres. Précisément parce qu'il avait une identité. Les pauvres avec les pauvres, les riches avec les riches, c'était un cosmopolitisme horizontal.

 

L'identité a-t-elle la même définition en Occident qu'en Orient ?
Non, sans doute pas. Mais, dans mon cas précis, un des éléments très forts de mon identité, c'est la langue française. La langue française est pour moi une identité, même si je connais l'arabe évidemment.

 

Parlons de l'Égypte qui se trouve dans une période de violences pire que sous l'ère Moubarak. Est-ce qu'il y a un retour en arrière ou le processus révolutionnaire est encore en cours ?
L'Égypte vit depuis cinq ans dans ce qu'on pourrait appeler en effet une révolution. Les choses ont changé. J'ai écrit un livre qui s'appelle Le pharaon renversé : 18 jours qui ont changé l'Égypte. L'image même de l'Égypte a changé. Et c'est un gros problème pour le tourisme car c'était le pays des pharaons, un pays rassurant, une Égypte éternelle. Et on a découvert une Égypte urbaine parfois violente, jeune, revendicative. Mais les gens ont changé aussi. On ne descend pas impunément dans la rue. On ne renverse pas impunément deux présidents en peu de temps sans de profonds changements. On ne revient jamais en arrière. Les Égyptiens ont découvert qu'il ne suffit pas de renverser un pouvoir autoritaire pour faire naître une démocratie. C'est un processus, lent, long, douloureux.

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