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Culture - Exposition

L’art de Christian Carle-Catafago ciselé aux armes à feu

Le photographe a troqué l'utilisation de la lumière contre le tir à balles réelles sur plaques de cuivre.

Donner à voir, à sentir et à toucher l’impact du heurt et sa déchirure...

Mais qu'est-ce qui a poussé Christian Carle-Catafago, photographe pacifiste dans l'âme, à prendre les armes ? Celles de la guerre de 1975 et, plus particulièrement, la kalachnikov utilisée par les combattants au cours de cette funeste période ?
« Le désir de montrer de manière concrète, en mettant le doigt dessus, l'effet palpable, physique, de la guerre et de son après », dit-il. C'est donc de là qu'est née l'idée de sa série Since the end. Une quarantaine d'œuvres visuelles élaborées à partir d'impacts de balles sur plaques de cuivre que Christian Carle-Catafago présente à la galerie Agial jusqu'au 24 octobre*.
Un travail paradoxalement très conceptuel. Puisqu'en tirant sur ces plaques depuis différents angles et distances (de manière frontale ou carrément en l'air), l'artiste expérimente les trajectoires des balles (perdues entre autres) et leurs répercussions sur une surface. Dans une tentative d'explorer les conséquences de la violence en interrogeant la trace, l'empreinte, la cicatrice qu'elle laisse à chaque fois.

De prime abord, le spectateur peut se sentir désarçonné devant ces panneaux de cuivre, oxydés par endroits, troués de balles, parfois incisés aussi ou encore traversés d'un trait de peinture noire, accrochés sur les cimaises. Ce n'est qu'en s'y attardant qu'il pourra saisir « l'objectif » de l'artiste : atteindre le ressenti intime de chacun. En faisant revenir à la surface de sa mémoire (la mémoire collective aussi) l'interprétation de chaque type de crevaison. Ainsi, des traces bulbeuses ne pénétrant pas dans le métal, mais laissant une marque, une éraflure, sont considérées comme une preuve de bonne chance ou de protection. Les balles de filature, traversant de manière angulaire le métal à sa surface, sont celles des balles perdues un jour de malchance. Enfin, la pulvérisation des balles est un signe évident de combats actifs.

Enfants de la guerre, artistes pour la paix
Disciple de Paul Virilio (il a fait ses études d'architecture et sa thèse sous l'égide du fameux urbaniste-philosophe à l'œuvre marquée par son expérience « d'enfant de la guerre »), Catafago, né en 1968 quelques années avant le début des événements du Liban, cherche lui aussi à inscrire dans sa pratique artistique « les moyens d'éviter le recommencement d'un conflit à chaque génération ». À travers son travail photographique et notamment les séries Les yeux de Beyrouth ; sur la route de Damas (1998), qui vient d'intégrer la collection de la Maison européenne de la photographie, et Les villes divisées (2004), ou encore par la médiation et le volontariat, ce partisan de la paix, déterminé à œuvrer à cette fin, ira même jusqu'à suivre la formation des Nations unies (UN School) pour la prévention et la résolution des conflits !

« Au bout d'un moment, j'ai eu l'impression qu'il ne suffisait pas de dire, d'écrire, de montrer en images et qu'il fallait donner l'occasion de sentir ce qui blesse. Par l'expérience du toucher notamment – on peut toucher les panneaux. Cela permet de mieux comprendre », confie l'artiste, expliquant les étapes qui l'ont mené à l'élaboration de la série d'œuvres actuellement exposées chez Agial. Quarante pièces uniques qui « retracent », une à une, les 40 années qui se sont écoulées depuis le début des « événements » en 1975 jusqu'en 2015.
« En raison de son travail curatorial On the road to peace (Beirut Art Center 2009), j'ai choisi de travailler de concert avec (le galeriste d'Agial) Saleh Barakat au cours de ces deux dernières années afin de montrer de manière palpable, physique, l'impact de la guerre. Et pour cela, il m'est apparu qu'il fallait percer la toile, exhiber la déchirure (à l'instar du Concepto special (1960) de l'Argentin Lucio Fontana) », indique Catafago. L'artiste pour qui « travailler sur le concept du temps est aussi essentiel » a voulu démontrer dans cette série la continuité de la guerre, ses conséquences étendues sur toute une génération. « L'histoire, la vie se résument dans les manuels à quelques faits et lignes. Les œuvres picturales donnent aussi l'impression de l'instant. Le fait de travailler sur une longue période (de 1975 à 2015) était un élément essentiel de ce projet. »
En somme, un art à visée pacifiste ciselé aux armes à feu.

*Hamra, rue Abdel-Aziz. Horaires d'ouverture : du lundi au vendredi, de 10h à 18h, et samedi jusqu'à 13h. Tél. : 01-345213.

 

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