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Culture

Ces Beyrouthins névrosés qui hantent toutes les rues...

Photographies

L'accrochage qui a lieu à la galerie Janine Rubeiz jusqu'au 23 octobre est inédit. Signé « Le Collectif Gémeaux », c'est un aller-retour entre trois disciplines... et une conversation à trois voix, dont les échos résonnent dans les méandres de Beyrouth.

14/10/2015

Disorder(s) in Beirut – sans omettre le « s » s'il vous plaît – pour évoquer non seulement le désordre mental de tout citoyen libanais, mais aussi les désordres ou l'état chaotique de son quotidien. Un projet qui a germé il y a trois ans et qui a vu le jour grâce au soutien de la galeriste Nadine Begdache – elle a vu en cette exposition un travail novateur et rafraîchissant – et avec l'aide de Pascal Odile, curateur, qui a peaufiné l'accrochage afin d'ajouter ce petit plus au ton ludique du travail commun de ces trois artistes d'une même famille.

Qui sont-elles ?
Illustratrice et bédéiste, Michèle Standjovski a commencé à peindre et à dessiner dès l'âge de 7 ans. Aujourd'hui, elle enseigne à l'Académie libanaise des beaux-arts (Alba) après avoir travaillé en 1977 en tant qu'illustratrice pour la presse, la pub et l'édition, et animé de 1979 à 1989 une chronique sur la bande dessinée dans L'Orient-Le Jour (Beyrouth Déroute) En 1989, elle devient maman et s'investit de plus en plus dans l'illustration de livres d'enfant.
En 2012, elle crée « Le Collectif Gémeaux » avec ses filles, Laura-Joy Boulos et Myriam Boulos.
Laura-Joy Boulos a obtenu une licence en psychologie clinique à l'USJ, et un master de neurosciences et psychologie cognitive à l'Université de Strasbourg. Elle prépare actuellement une thèse en neurosciences et psychologie. « Le Collectif Gémeaux » est une occasion pour Laura-Joy Boulos de permettre à la science de faire intrusion dans l'art.
Myriam Boulos est la plus jeune. Née à Beyrouth en 1992, elle a obtenu un master en photo à l'Alba en 2015 et a remporté le Byblos Bank Award en 2014. D'ailleurs, sa première exposition personnelle « Nightshift » a eu lieu dans les locaux de la banque en 2015. Ensemble, mère et filles, « mais surtout trois artistes adultes », comme le précisera Michèle Standjovski, entrent dans le monde de l'art contemporain par la grande porte.

Que font-elles ?
Elles voulaient travailler sur un projet autour de la capitale et cela fait trois ans qu'elles multiplient les brainstormings, aidées bien sûr par la galeriste qui avait vu leur travail au Salon d'automne de Beyrouth. Comment introduire la discipline de chacune, et en faire un travail homogène et fusionnel ? Telle était la question. Classifier et catégoriser sont le propre de l'homme. Et comme le DSM (Manuel de diagnostics et de statistiques) répertorie les multiples pathologies, Le Collectif Gémeaux a pensé confier ce travail à Laura-Joy Boulos qui serait chargée d'étiqueter sur la photo prise par Myriam Boulos, à laquelle Michèle Standjovski aurait ajouté son propre dessin, les noms de ces différents désordres mentaux qui atteignent la majorité des Libanais depuis la guerre de 1975, et « cela va, dira Laura-Joy, de la petite à la plus grande pathologie ». Ce à quoi répondra Michèle Standjovski : « Les étiquettes sont adjointes non à la photo des personnes, mais juste au dessin. Nous ne pouvons nous permettre d'étiqueter nous-mêmes la société. Ce qui donne cette teinte ludique au travail. »

Comment ont-elles travaillé ?
« En nous baladant, avec le feeling, dans les quartiers et les rues de Beyrouth », disent-elles en chœur. Dans cette capitale gaie et triste, pleine de souffrances et de blessures, mais aussi de surprises. C'était un laboratoire pour les trois artistes qui ont mélangé leurs fioles dans une alchimie explosive... pour les yeux. En observant, en décryptant les habitudes et en croquant l'ambiance de chaque quartier, de Raouché à Achrafieh, en passant par Hamra ou Zokak el-Blatt, les images se modelaient, les personnages aussi. Myriam a d'abord choisi ses « objectifs », ses « focus » avec toujours l'éclairage naturel. La silhouette des personnages réels a inspiré l'illustratrice qui a joué avec les personnages, qui les a positionnés, après observation. Les étiquettes sont venues par la suite établir ce tableau des pathologies spécifiques à Beyrouth. Des troubles de l'humeur aux bipolaires, en passant par l'anxiété (phobies et tocs) et surtout le stress post-traumatique qui est une maladie causée par un traumatisme de guerre, tout cela relie les quartiers. « Nous-mêmes, nous nous y retrouvons », diront-elles en rigolant.

Quels sont, selon elles, les points forts et les points faibles de l'autre ?
Le travail en commun engendre sans aucun doute des frictions et des heurts, surtout quand une maman travaille avec ses filles. « Il s'agissait d'abord de se repositionner dans la case artistes pour laisser tout état d'âme personnel de côté. » Si Michèle Standjovski se dit admirative devant sa jeune fille photographe, un sentiment que partage Laura-Joy sans hésitation, elles s'accordent pourtant à dire que l'entêtement est son péché mignon : « Quand elle ne veut pas nous donner une photo, rien ne peut la persuader du contraire. » Pour les deux jeunes artistes, la maman serait un peu dirigiste. Laura-Joy avoue : « Nous avons joui d'une grande indépendance dans ce travail, mais par instants, Michèle souffre d'un certain dirigisme. » L'illustratrice se défend : « Je le reconnais, mais avec le temps, j'ai appris à l'être moins, car ce projet a redéfini, pour moi, les relations mère-filles. Ainsi, Laura-Joy a pu sortir un peu de l'ombre et s'attaquer à ce côté artistique. Je ne l'en croyais pas capable. Dans ce travail, elle a assuré en quelque sorte la direction d'acteurs. »
Pour leur part, Myriam et Laura-Joy avoueront que Michèle a su prendre durant toute sa carrière les décisions qu'il fallait et au moment qu'il fallait. « Ainsi aujourd'hui, elle prépare un projet personnel dont nous sommes toutes les deux fières. »
Disorder(s) in Beirut est un travail qui se nourrit des apports de l'une ou de l'autre artiste comme un fleuve qui grossit en se chargeant des alluvions.

 

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