Nos Lecteurs ont la Parole

Lettre d’un Beyrouthin à ses compatriotes dans tous les mohafazats

Fady BUSTROS
OLJ
07/10/2015

J'assiste depuis près de deux mois avec tristesse et angoisse à un défilement de déceptions suscitées par ce qu'on appelle communément la crise des déchets. Je voudrais dans ce message éviter les causes et ramifications politiques qui divisent, du fait que cette crise nous touche à tous, toutes régions et conditions sociales, religions et appartenances politiques confondues ;
ramener cette crise au cadre politique qui est verticalement divisé ne nous apportera donc rien.
Je vais donc énumérer ces déceptions qui ont enflammé la crise des déchets ; au stade actuel, il y en a trois :
1. La manière dont les pouvoirs législatif et exécutif ont géré ce dossier au cours des dernières années et derniers mois.
2. La couverture médiatique, surtout dans le secteur audiovisuel et dans les réseaux sociaux, qui a manqué de professionnalisme et d'éthique, et qui a contribué, sans le vouloir peut-être, à induire l'opinion publique en erreur sur divers sujets rattachés à cette crise, et notamment sur la différence entre un dépotoir et une décharge contrôlée.
3. La réaction négative de certains d'entre vous au plan d'urgence concocté par la commission présidée par Akram Chehayeb et qui me rappelle les sombres histoires du Moyen Âge lorsque les tribus enflammées, empreintes de suspicion, étaient enfermées dans des régions, condamnées à s'isoler les unes des autres, à s'affaiblir et s'appauvrir.
Je voudrais uniquement m'étaler sur le 3e point.
La grande majorité des pays du monde est constituée de régions agricoles, industrielles ou touristiques avec des agglomérations urbaines petites, grandes ou moyennes, pauvres ou riches, surpeuplées ou désaffectées. Chaque région apporte un savoir-faire ou une utilité au pays dont elle fait partie.
Beyrouth, notre capitale, et certaines régions surpeuplées de notre pays ne peuvent matériellement pas accueillir, en raison de la géographie et bien d'autres facteurs, des décharges contrôlées sur des milliers de mètres carrés ; comme elles ne peuvent accueillir des plantations d'agrumes, des champs d'oliviers ou de blé, ou des activités industrielles nécessitant de grandes superficies.
Beyrouth avec ses alentours achète vos produits et accueille des milliers d'entre vous qui y résident ou qui la visitent pour diverses obligations. Beyrouth et ses alentours accueillent aussi des installations, souvent polluantes et qui offrent des services, de l'énergie ou des activités économiques aux résidents de tout le pays (déchets hospitaliers, fumées industrielles, émanations dues à la circulation automobile, et aux trafics aérien et portuaire, etc.).
Il est vrai que la majorité des slogans que vous scandez répond à une crainte réelle bâtie sur des expériences passées, et sur la profonde crise de confiance que nous inspirent les pouvoirs exécutif et législatif. Ces craintes fondées ne devraient pas être entachées par la désinformation dont vous êtes souvent victimes. Il n'est aussi pas crédible que vous donniez audience à certains de vos représentants qui se rangent maintenant auprès de vous, mais qui au pouvoir ont très peu fait pour assumer efficacement vos demandes légitimes pour une amélioration de vos conditions de vie.
Essayez d'écouter ce qu'ont à dire certains habitants de la région de Naamé qui n'ont pas accès aux médias et qui, comme tous leurs concitoyens, des années durant, n'ont rien eu à redire sur la décharge contrôlée qu'ils ont accueillie avant qu'elle n'arrive à saturation ; n'oubliez pas aussi qu'une décharge contrôlée et visible remplacera des dizaines d'autres invisibles qui ne pollueront plus votre région.
Assurez-vous de la qualité du plan d'urgence en consultant des experts avant de faire appel à des activistes et préparez-vous aussi à en superviser la mise en œuvre s'il devait être mis en place. Ce plan d'urgence est une étape obligée pour la mise en place dans les 18 prochains mois d'une meilleure gestion de nos déchets à l'échelle nationale (réduction du volume et augmentation du traitement), et il devrait avoir bien plus de chances de succès du fait de la mobilisation populaire suscitée par cette crise et de votre responsabilité de citoyen.
Essayez de mesurer les avantages que ce plan procurera à la région que vous habitez, région qui est aussi la nôtre puisqu'elle se trouve dans notre pays et que nous, Beyrouthins, y avons aussi des intérêts familiaux, professionnels, fonciers et économiques. Chaque crise touchant une région en affectera une autre en raison aussi de la petite taille de notre pays. L'air, la mer et l'eau viciés ne reconnaissent pas les frontières des cazas et mohafazats.
Canalisez vos énergies et haussez la voix pour transformer vos craintes et suspicions en occasions de développement réel et engagez-vous sous la bannière d'un slogan qui dit « Oui, à condition d'en savoir plus » au lieu de « Non, nous ne voulons rien entendre et voulons seulement accueillir les déchets de notre région ».
Notre pays est minuscule et chacune de ses régions doit pouvoir devenir indispensable à la collectivité par tous les moyens possibles à condition que ceci n'affecte pas la santé et le développement de ses habitants. Soyons solidaires et conjuguons intelligemment nos énergies pour un mieux collectif, peut-être aussi pour sortir de notre vocabulaire des mots comme nos régions que l'on pourra commencer à remplacer par zones constituant notre nation.
Évitez-nous... d'avoir à imaginer l'horreur d'une image où les municipalités des régions urbaines et surpeuplées demanderaient aux visiteurs et résidents originaires d'autres mohafazats de transporter leurs poubelles, gaz d'échappement, déchets hospitaliers, emballages d'achats dans leur région d'origine ou de payer une taxe en contrepartie du volume de nuisance accueillie !
Rassurez-vous... Il ne faudra jamais accepter, vu tout ce qui précède, que pareille infamie ne soit envisagée.

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