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Nos lecteurs ont la parole - Marianne Saradar Barakat

Lettre à feu Monsieur Eugène-René Poubelle

Illustre inventeur de ce précieux réceptacle qui porte votre nom, par ailleurs docteur en droit, vous avez été un brillant juriste, un administrateur et un diplomate. Ce noble curriculum vitae ne vous a guère empêché de donner votre nom – en toute modestie – aux poubelles en tant que préfet de la Seine en France, à partir de 1883. Pour une raison simple mais essentielle : améliorer l'hygiène de la Ville Lumière.
À ce jour, vous vous retournez certes dans votre tombe, et depuis un bon petit moment déjà. C'est probablement une première, alors que vous reposez tranquillement dans votre dernière demeure pour l'éternité. Et pour cause! L'amoncellement surréaliste de nos ordures ménagères et autres déchets et l'odeur nauséabonde et pestilentielle, c'est peu dire, y sont certes pour quelque chose. Les arrêtés que vous avez décrétés obligeaient donc les propriétaires d'immeubles à mettre à la disposition de leurs locataires des récipients communs, d'une capacité suffisante pour contenir les déchets ménagers. L'arrêté prévoyait déjà le tri des déchets et l'indispensable organisation d'un ramassage régulier. Comme tout changement d'envergure, il se heurta dans un premier temps à l'hostilité de la population. Les propriétaires voyaient l'ajout de nouvelles charges, les concierges, des tâches supplémentaires. Le Figaro a même trouvé le moyen de critiquer la « boîte Poubelle ».
Mais la poubelle est bel et bien née. Éboueurs, bennes, décharges, dépotoirs et autres incinérateurs ont suivi. Et comme on n'arrête pas le progrès (mis à part au pays du Cèdre), le recyclage est entré dans les mœurs. Même dans les pays du tiers-monde, ne serait-ce qu'à une petite échelle, ladite poubelle a encore de beaux jours devant elle. Et pour dire vrai, elle ne trouvera jamais son équivalent dans ce monde du « tout jetable ». Elle ne sera jamais remisée aux oubliettes de l'histoire et fera indéfiniment un pied de nez à la machine consumériste. Ne fait-elle pas partie de ces inventions qui ont changé le monde ? Du moins sur la planète bleue.
Mais passons aux choses sérieuses et essayons d'établir un parallèle entre ce qui se passait au pays de Molière à la fin du XIXe siècle et ce qui se passe au pays du Cèdre, du lait et du miel en ce XXIe siècle. Des déchets, nous en avons à en revendre – mais personne n'en veut, et ça se comprend –, des poubelles dernier cri, mais débordantes et débordées, nous en possédons et ça crève les yeux, et des municipalités, nous en avons. Oui vous avez bien lu : MUNICIPALITÉS. Les bâtiments sont bien là, et les fonctionnaires qu'ils abritent se tournent les pouces depuis belle lurette – bien avant l'incommensurable amoncellement des ordures –, reléguant, entre autres, cette tâche dite ingrate à des sociétés privées qui n'hésitent pas à nous faire payer bien cher le laxisme de nos administrations publiques. Petite parenthèse : même au plus fort de la guerre, nos « ordures » étaient toujours sous contrôle. Dans le sud du pays, il n'y avait pas de collecte des déchets, mais dans les villages, les habitants et leurs voisins creusaient des fosses, des cavités dans le sol pour y brûler leurs ordures. Fin de la parenthèse.
Du tri qui va de soi – et qui se fait partout dans le monde – au recyclage qui demande quand bien même volonté, moyens et organisation, nous voilà bien loin, voire à des lieues. Mais, qui dit mieux ? Le pays du Cèdre possède des décharges et des dépotoirs, ces lieux « d'enfouissement » que l'on « ouvre » et que l'on « referme » au gré des caprices de nos responsables ou plutôt selon le degré de « pression » politique qu'exercent les uns et les autres.
Mais encore faut-il faire bon usage de ces décharges. Et c'est là que le bât blesse.
Avant 1870, à Paris et dans la majeure partie des villes, tous les déchets domestiques secs pouvaient être jetés à la rue entre 19 heures et 7 heures du matin, d'où l'aspect répugnant des chaussées. En 2015, au Liban, nous pouvons, jusqu'à nouvel ordre, jeter à la rue toutes nos ordures 24 heures sur 24. Nous voilà privilégiés... Répugnant ? Nauséabond ? Quand bien même, c'est comme ça. Et demain n'est pas la veille du moindre changement. Alors, comme depuis des lustres, nous allons nous habituer à nos petites misères et nos gros déchets, nous allons nous y faire, et commencer à trouver des solutions, clopin-clopant pour commencer, comme ce fut le cas pour tout le reste... pour avoir de l'eau, pour avoir de l'électricité... pour avoir le téléphone. Nous sommes passés maîtres dans l'art de la débrouillardise. Nous finirons bien par venir à bout de nos montagnes de déchets, quitte à les escalader s'il le faut... lorsqu'elles dépasseront la butte d'ordures qui, rappelons-nous, avait atteint 58 mètres de haut à Saïda durant la « guerre civile ». Bon. Aujourd'hui, on fait la guerre aux détritus ! N'est-ce pas plus simple que de « faire face » à nos deux ennemis, l'un grand et puissant et l'autre petit mais tout aussi puissant ? La Syrie et/ou Israël ?
Au secours Monsieur Poubelle ! De grâce, de là où vous reposez en paix pour l'éternité, et il s'agit certes du paradis, et avec votre génie, vous pourriez obtenir la grâce et faire quelque miracle, deux en l'occurrence. Le premier, nous débarrasser de nos déchets, et le second, de nos hommes politiques.
Eugène-René Poubelle fut nommé comte romain en 1883 et ambassadeur au Vatican en 1896.

Illustre inventeur de ce précieux réceptacle qui porte votre nom, par ailleurs docteur en droit, vous avez été un brillant juriste, un administrateur et un diplomate. Ce noble curriculum vitae ne vous a guère empêché de donner votre nom – en toute modestie – aux poubelles en tant que préfet de la Seine en France, à partir de 1883. Pour une raison simple mais essentielle : améliorer l'hygiène de la Ville Lumière.À ce jour, vous vous retournez certes dans votre tombe, et depuis un bon petit moment déjà. C'est probablement une première, alors que vous reposez tranquillement dans votre dernière demeure pour l'éternité. Et pour cause! L'amoncellement surréaliste de nos ordures ménagères et autres déchets et l'odeur nauséabonde et pestilentielle, c'est peu dire, y sont certes pour quelque chose. Les arrêtés que...
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