Le ministre de la Culture, Rony Araiji, et M. Boulos remettant un écusson en hommage à l’action menée par l’homme d’affaires Edmond Abchee pour la préservation du patrimoine historique et culturel d’Ehden. Photo Chady Souhaid
« Aucun peuple, n'échappe aux constantes de son histoire. Tôt ou tard, le peuple finit par restaurer son intégrité, non seulement politique, mais mentale. »
C'est pour transmettre aux nouvelles générations le patrimoine intellectuel de l'auteur de ses phrases, l'historien, avocat et homme politique Jawad Boulos (1900-1982), et pour perpétuer sa mémoire, qu'un site Internet réunissant les ouvrages, conférences, entretiens, articles et différents travaux de ce chef de file libanais du déterminisme historique et disciple d'Arnold Toynbee, vient d'être créé à l'initiative de la Fondation Jouzour – Simon Boulos et de l'ancien député Jawad Boulos.
À l'occasion de la mise en ligne de ce site électronique, un dîner-hommage a été organisé jeudi soir dans la fraîcheur champêtre du Ehden Country Club, en présence d'un grand nombre de personnalités, parmi lesquels l'ancien président de la République, Michel Sleiman, le vice-président de la Chambre, Farid Makari, les ministres Ramzi Jreige, Rony Araiji (représentant le député Sleimane Frangié) et Alice Chaptini, les députés Ahmad Fatfat, Estephan Doueihy, Riad Rahal, Samir Jisr, Badr Wannous, Kazem Khair, des anciens ministres Charles Rizk et Raya el-Hassan, des anciens députés Moustapha Allouche, Misbah Ahdab, Camille Ziadé, César Moawad, Farès Souhaid et Mohammad Tebbo, le bâtonnier de l'ordre des avocats, Georges Jreige, et le chef du Mouvement de l'indépendance, Michel Moawad.
Après la diffusion de deux brefs documentaires sur la vie de l'historien, l'ancien ministre Charles Rizk a pris la parole pour rendre hommage à « l'un des phares non seulement de l'histoire du Liban, mais de tout le Proche-Orient et du monde arabe », qualifiant ses œuvres « de références précieuses pour nombre de grands chercheurs arabes et internationaux », avant d'évoquer sa relation personnelle avec cette personnalité hors du commun.
« Jawad Boulos a cru en le Liban, en tant que modèle culturel et politique fondé sur l'unité des communautés et la coexistence des religions, chacune préservant sa personnalité et sa culture pour les transcender vers une unité nationale (...) », a indiqué l'ancien ministre de la Justice. « Il avait toujours cette formule que les événements historiques ont prouvé : l'histoire est vouée à se répéter et ceux qui ignorent le passé n'ont aucune vision d'avenir », a-t-il ajouté faisant allusion à des expressions porteuses du même sens que le penseur empruntait à Charles de Gaulle ou à Jacques Bainville.
Pour le vivre-ensemble
Prenant la parole pour saluer à son tour la mémoire de son aïeul, l'ancien député Jawad Boulos est revenu sur les grands axes de la pensée de l'historien, dont il s'est servi pour en faire un plaidoyer très rationnel en faveur du vivre-ensemble. Presque comme si le penseur disparu était revenu donner, l'espace d'un soir, une leçon d'histoire posthume aux convives, par la voix de son héritier politique.
La première idée-force de l'historien porte sur la continuité de l'existence du Liban comme entité stable à travers l'histoire. « C'est pourquoi il a refusé l'idée selon laquelle le Liban est un pays artificiel, né de Sykes-Picot. Certes, il n'a jamais nié le fait que cet accord avait tracé les frontières du Grand Liban, mais il n'y voyait pas de honte, estimant que cela avait permis au pays libanais de recouvrer ses frontières naturelles », a-t-il indiqué.
Et d'enchaîner : « Quel pays majestueux dans le monde n'a pas connu de mutations au niveau de ses frontières – l'Italie, l'Autriche, la Suisse ou la France, par exemple ? Aussi se moquait-il de ceux qui montraient la carte du doigt pour prouver que le Liban avait été arraché à la Syrie, et que sa situation actuelle était exceptionnelle. Le Portugal a-t-il été arraché à l'Espagne, ou le Chili à l'Argentine ? »
Autre idée-force de l'historien, selon l'ancien député, celle qui veut que « c'est sur le pacte tacite entre les différentes religions et sectes du pays que la nation libanaise repose », pacte dans le cadre duquel « les groupes qui ont une langue, une culture et des intérêts communs décident de mettre de côté leurs divergences pour vivre ensemble, en coordination, dans le cadre de la patrie et à l'ombre de l'État ».
L'exploitation communautariste
L'ancien député de Zghorta s'est ensuite fondé sur la pensée de l'historien pour rejeter l'exploitation du confessionnalisme dans le cadre des enjeux de pouvoir : « Il ne fallait pas, selon lui, se tromper sur la nature de ces conflits sectaires qui animent certains groupes de temps à autres au Liban. Il ne s'agissait pas, pour lui, de symptômes d'un mal réel et profond, mais, d'un point de vue objectif et sage, de mouvements superficiels et artificiels, créés par des experts de la provocation, se dissimulant derrière la religion pour réaliser leurs intérêts privés. »
« La preuve, c'est que l'aspect communautaire ne remonte à la surface qu'au moment de la distribution des postes et des deniers publics. Cela impose la mise en place d'une équation confessionnelle, non pas pour défendre les croyances et les pratiques religieuses, qui ne portent pas à débat, mais parce qu'en l'absence de partis organisés, cette équation assure la liberté et l'équité politiques et un équilibre entre les communautés », a-t-il souligné, dans une condamnation implicite de la dynamique politique et populaire aouniste.
Rappelant que les visées étrangères, les crises internationales, l'emplacement géographique du Liban, la nature libre de ses habitants, la complexité de leurs crises, ainsi que les efforts communs, permanents et nécessaires pour soutenir le maintien de l'entité libanaise, imposent constamment aux Libanais l'unité dans la sagesse et le pardon, l'ancien député a indiqué : « Jawad Boulos pensait que la politique raisonnable est le résultat d'un choix (...) »
Et de souligner : « Toute tentative de transporter une société d'une civilisation à l'autre se heurtera à un échec. Il y a là une mise en garde à ceux qui pensent qu'ils peuvent entraîner le Liban du Croissant fertile à l'environnement culturel de l'Iran ou de la presqu'île Arabique. Les efforts déployés pour transposer les sociétés d'une culture à l'autre ne réussiront pas et les pays se réuniront autour de leurs États-pivots. Le défi auquel nous faisons face aujourd'hui est d'être phagocyté par d'autres axes similaires, et c'est l'idée essentielle qui se trouve au cœur de la déclaration de Baabda. »
Intégrer les différents apports culturels
« La seule option qui sert notre intérêt est de s'enraciner dans notre identité libanaise en profitant des apports culturels des pays voisins comme l'Égypte, la Turquie, l'Iran et la culture arabe de la presqu'île (...) sans s'y fondre. Le Liban ne peut plus imiter l'Occident, qui est fondé sur l'individualisme et la laïcité. Il doit développer son modèle privé, fondé sur son expérience historique dans la région », a-t-il noté.
« Au Liban, nous sommes à l'origine de l'idée (...) selon laquelle les groupes religieux sont capables de vivre ensemble en fonction d'un pacte politique à même de consacrer l'identité communautaire de chaque groupe, même dans le cadre du champ public, et de permettre d'assurer l'égalité entre eux, parce qu'ils ont décidé de distribuer leur inégalité d'une manière équitable, sur base d'un accord commun consensuel, pas comme résultante de la contrainte », a ajouté Jawad Boulos.
Et d'ajouter : « Certains géopoliticiens pourraient estimer que face à l'expansion de l'islam, il faut semer la discorde entre les sectes de l'islam et plonger ces composantes radicales dans des guerres religieuses pour qu'ils détruisent leur force. Aux sunnites et aux chiites du Liban, je dis : si vous plongez dans ce jeu, vous perdrez tous ensemble. Ils se battront jusqu'à l'épuisement et à la banqueroute. »
« Les communautés non musulmanes ont un rôle à jouer face à la montée du radicalisme, afin de préserver le vivre-ensemble sans lequel elles ne peuvent pas continuer à exister », a enfin noté Jawad Boulos, appelant à l'intégration de » toutes les appartenances culturelles, arabes, persanes ou occidentales, pour profiter de leurs bienfaits et d'en liquider les méfaits, au sein de l'identité complexe.
À l'issue de la cérémonie, la Fondation Jouzour – Simon Boulos, l'ancien député Jawad Boulos et le ministre de la Culture ont rendu hommage à l'homme d'affaires zghortiote Edmond Abchee pour son soutien à une série de projets visant à entretenir le patrimoine historique et culturel d'Ehden.
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