La décision de la princesse Hayat Arslane de transformer le palais de son époux, le prince Fayçal Arslane, en musée abritant tous les souvenirs des Arslane pour qu'il redevienne cet édifice aux abords duquel circulaient les trains, au-dessous duquel défilaient les civilisations et autour duquel se succédaient les séismes, pour qu'il demeure ce monument de l'histoire que les gens contempleront, dont ils apprendront beaucoup et qui éveillera leurs souvenirs !
Ce palais magnifique a été construit par l'émir Toufic, père de l'émir Magid Arslane. La politique des Arslane mérite bien ce compliment très courant qui dit : « Le temps s'écoule, mais tu demeures jeune ! » Ce musée est la dernière, toute dernière, des belles choses de notre vie. C'est le dernier poème précédant notre entrée dans l'antre de l'illettrisme. Le dernier grain de blé avant notre entrée dans un monde desséché. Le dernier éclat de lune avant l'attaque de la nuit...
L'émir Magid et, après lui, Fayçal, ont refusé que le Liban soit cette patrie qui a mis les drapeaux en berne et qui se noie dans les marécages de la parole, qui marche, pieds nus, sur du soufre. Ils ont refusé que le Liban soit transporté en ambulance, qu'il soit hiberné dans l'attente de l'inconnu. Tout au contraire, ont-ils œuvré et combattu pour que le Liban soit le pays du rayonnement, de la lumière, de la liberté, de la culture et de la tolérance. D'où l'idée de ce grand musée.
« Si Florence s'enorgueillit de son Michel-Ange,
Venise, de ses verres de Murano,
Jérusalem, de ses saints et prophètes
Et Bassora, de ses dattiers,
Les Arabes s'enorgueillissent, eux, de l'émir Chakib Arslane. »
(Tiré d'un discours prononcé à la cérémonie d'inauguration du musée de l'émir Fayçal Magid Arslane à Aley).
Ce musée en est témoin : la politique civilisée choisie par l'émir Magid et, après lui, Fayçal, a sa splendeur. Il existe des politiques où domine le chuchotement, très proche de la prière, à l'exemple de la politique suivie par l'émir Magid et, après lui, Fayçal, et il existe d'autres qui optent pour les cris, les tueries, les assassinats, celles qu'ont précisément combattues les émirs Magid et Fayçal. Ces émirs, père et fils, ont réussi à déchirer tous les firmans ottomans, puis palestiniens, puis baassistes pour que les firmans libanais planent seuls dans le ciel du Liban. Ils ont su comment libérer la politique de la souillure injurieuse pour en faire un instrument divinatoire et non un outil de matraquage. La politique a connu, entre leurs mains, le sens de la tolérance et du pardon. Ce musée en est encore le témoin.
Les druzes sont dénommés les « Bani maarouf » parce qu'ils chérissent le savoir, le bien et la patience. Le « maarouf » (la gratitude, la reconnaissance) a, chez eux, une grande importance. Ils sont extrêmement soucieux de leur conduite et apprécient ceux qui partagent avec eux ce souci. Leur politique a toujours été celle de la tolérance envers les autres confessions et religions.
Au cours des périodes de persécution, les unitariens druzes (mouwahiddine) sont nés comme une fleur dans un désert de sel et de soif. Ils ont subi la répression du calife Ali az-Zahir au pays de Châm en l'an 412 de l'Hégire et une nouvelle répression, connue sous le nom d'épreuve d'Antioche et menée par Nasr ben Saleh el-Merdassi (aidé des Byzantins), a suivi dans la région d'Alep en l'an 1032 A.D. Les druzes s'étaient toujours montrés vaillants dans la défense de leurs terres arabes face aux menées des croisés. L'émir Jamal Eddine Hajji 1er al-Arslani avait commandé les campagnes de Salaheddine al-Ayoubi (Saladin) et les druzes avaient bravement affronté les mogols lorsque ces derniers avaient assailli Damas. Les « mouwahiddine » ont enfin continué à défendre leur communauté et leurs valeurs musulmanes sous le règne des mamelouks et des Ottomans.
Les unitariens druzes, riches de la nature même de leur confession et de leur comportement unificateur, ont, en plus, joué un rôle important dans la défense de la nation arabo-musulmane face aux « fran'j » et aux croisés, et lors des invasions successives. Ils se sont distingués par leur courage, leur endurance, leur constance dans la pratique des coutumes arabes et leurs sentiments élevés. La sincérité, l'honneur, la loyauté, la générosité, la vaillance, la pudeur sont toutes des qualités qui leur sont inculquées dès leur enfance et qu'ils vivent dans leur entourage.
Le grand cheikh d'al-Azhar, Mohammad Chaltout, dit à leur sujet : « La confession des mouwahiddine druzes est l'une des nombreuses confessions musulmanes. Elle est, à l'instar des autres confessions, le fruit de jurisprudences doctrinaires et philosophiques afférentes aux racines de l'islam. Celui qui suit l'histoire de la confession des mouwahiddine observe qu'il s'agit d'une école de pensée particulière parmi les autres écoles de l'islam. »
L'historien Philippe Hitti dit : « En cette patrie montagneuse, les druzes ont acquis, au cours des siècles, ces qualités et caractéristiques qui leur ont été connues à toutes les étapes de leur histoire : une loyauté sincère envers la communauté, une forte solidarité collective, un grand amour de la liberté et de l'indépendance, une patience face aux contraintes et difficultés. »
Que l'histoire du Liban jouisse de ce palais magnifique. Que ce palais demeure un rappel des grandes valeurs qui ont servi de socle à la religion du « Tawhid » : la tolérance, la patience, le courage, la constance, la noblesse des cœurs, la sincérité, l'honneur, la vaillance. Ce palais sera un lieu de pèlerinage pour les Libanais. Ils y viendront pour faire revivre les valeurs sur lesquelles a été bâti le Liban et chasser l'opportunisme, l'hypocrisie, la bassesse et la trahison de leurs demeures.
Mille saluts à la mémoire de l'émir Fayçal Arslane et de l'émir Magid. Mille saluts à la princesse Hayat Arslane.
Abdel Hamid EL-AHDAB
Avocat

