C’est la ronde démoniaque et dantesque des petits vieux (et vieilles) qui ne sont pas encore prêts à lâcher prise.
Loin du pesant, oppressant mais si clair, si riche essai de Simone de Beauvoir, somme incontournable sur la vieillesse, Régis Jauffret qui a toujours pêché en eaux troubles, dans des sujets scabreux qui ont fait dresser les opinions (le banquier Edouard Stern, Dominique Strauss-Kahn dans l'affaire du viol et le cas d'inceste Fritzi), s'attaque ici, en romancier féroce, à cette transition de la vie avant l'ultime fin.
À cinquante ans, une bonne décennie avant l'âge des personnages qu'il croque allègrement mais impitoyablement, presque sauvagement, plus vrais que nature (mais paradoxalement, la réalité peut parfois dépasser la fiction) l'auteur d'Asiles de fous (prix Femina 2005) pénètre en écrivain hérissé dans la zone grise, minée et faussement desséchée d'une terre crépusculaire.
« Vivre est un devoir, rien d'autre » déclare ce Marseillais bien pessimiste mais qui ne manque pas d'humour, noir bien entendu, de goût pour braver les interdits et de talent pour tracer des traits sales, immondes, pervers, grossis à la loupe. Le tout sur un présentoir et dans un écrin de qualité. Il écrit en préambule, en première phrase : « Bravo. Qu'on applaudisse et crie bravo. C'est une performance d'avoir si longtemps vécu. » C'est dire si ce parcours n'a pas été lourd, suffocant...
Dans ce roman mosaïque aux antihéros dérangeants où sont assemblés seize textes, inégalement brefs, mais toujours ciselés, concis et tranchants comme une lame de rasoir, la vie peine à mener jusqu'au bout du rouleau son souffle fétide, grinçant, haletant, tendu, insipide. Derrière cette décrépitude humaine, des personnages sénescents, ahurissants de saloperie : une mère dénaturée, des vieillard(e)s lâches, rancuniers, sadiques, ignobles, ivrognes, lubriques. Et le tableau guère reluisant de ces créatures peu recommandables, qui semblent sortir d'un film de panique ou d'horreur, ne fléchit pas en descente aux enfers de l'immoralité et de comportement de bas étage.
Reste toutefois, et c'est indéniable, la beauté et la force d'un style étincelant, d'une décapante modernité, d'une précision parfois d'un bistouri ou d'un scalpel en chirurgie de haut vol.
Les littéraires se régaleront de ce tour de force brillant et virtuose, sorte de feu d'artifice éblouissant, mais les petites natures (s'abstenir de toute évidence) s'offusqueront devant cette odieuse mère Folcoche, ce Noël désolant d'amertume, ces chnoques chafouins et vicieux, ce convoi de vieux tout droit sorti d'un numéro spécial de Hara-Kiri qui ne taille ni dans la dentelle ni la guipure... Pour une méchanceté incommensurable et innommable.
Sur des dialogues féroces, acides et meurtriers, avec des actants violents et cruels qui ne reculent devant aucune vulgarité, félonie ou outrance, les récits s'emboîtent à une cadence endiablée. C'est la ronde démoniaque et dantesque des petits vieux (et vieilles) qui ne sont pas encore prêts à lâcher prise. Ne les imaginez pas ces naufragés du grand âge avec leur dentier ou béquille car ce sont de redoutables vivants-piranhas qui veulent encore mordre la vie à belles dents. Même si les dents ont déjà depuis belle lurette volé en éclats et qu'il n'en reste même plus des chicots...
Dans cette funèbre gaieté des croulants d'une hystérie démontée, qui s'en donnent encore à cœur joie, comme une revanche sur les frustrations du passé (ou du présent...), l'auteur pointe non sans malice et vergogne le laisser-aller, le relâchement et le dérèglement humain. La vieillesse ? Non, merci !
Mais pour contrer cette vision caricaturale (et pourtant si vraie, on concède) des seniors, pour se calmer d'une lecture ébouriffante, survitaminée et arrosée au vitriol, il reste aussi à faire l'apologie et la louange des « papys » et « mamies » qui mènent gentiment leur barque. Souriants, patients, aimables, résignés et paisibles. Cela existe aussi. Mais il paraît que les gens sans histoire n'ont pas d'histoire et que ça ne paye pas autant que ces portraits à la machette, corrosifs et cauchemardesques.

