Selon l’ex-président Bani Sadr, l’Iran « n’agit pas, mais réagit aux crises et navigue à vue ».
L'accord-cadre entre les 5+1 et l'Iran est le produit d'une longue confrontation à la lumière de laquelle peuvent être interprétés les développements régionaux de ces quinze dernières années.
Le Liban, l'Irak et Gaza sont autant de théâtres des frictions géopolitiques américano-iraniennes. En 2005, l'objectif déclaré d'une guerre contre l'Iran est tenu en échec par l'enlisement de l'armée américaine en Irak. Cet aventurisme militaire américain était analysé par l'anthropologue et historien français Emmanuel Todd comme l'un des derniers sursauts d'une puissance déclinante dans un contexte d'émergence de puissances concurrentes à l'échelle internationale.
Les jalons d'un accord sur le nucléaire semblent aujourd'hui indiquer que la stratégie américaine est mise à rude épreuve. En effet, depuis la chute du régime du Chah et ses conséquences sur la position géostratégique de l'Iran, les États-Unis semblent, selon plusieurs analystes, déployer une stratégie de containment qui vise à empêcher la montée en puissance de ce pays pivot en dehors du dispositif stratégique américain. Or il semble, face à la montée irrémédiable de la Chine, que les États-Unis ne soient plus en mesure de mener une politique de confrontation tous azimuts. La nouvelle attitude de Washington résulterait donc d'une prise de conscience progressive que l'embourbement au Moyen-Orient a profité aux concurrents de rang égal et qu'une révision des priorités est devenue une urgence.
Ce repositionnement apparaîtrait donc comme une nécessité pragmatique pour les États-Unis au regard du nouveau contexte international. Parmi les tenants de cette thèse, Mounir Chafik, intellectuel et essayiste spécialisé dans les questions stratégiques, considère que « l'éventualité d'un accord qui demeure pour l'instant très hypothétique constituerait un mécanisme politique pour désamorcer la bombe et écarter le conflit avec l'Iran. Ce deal est perçu comme bénéfique pour les intérêts américains et leurs alliés du Golfe ». Mais c'est un autre son de cloche qui est donné par le premier président de la République islamique iranienne, aujourd'hui opposant au régime, Abolhassan Bani Sadr, dans un entretien à L'Orient-Le Jour.
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Un accord de « soumission »
M. Bani Sadr estime que le régime iranien est à travers cet accord en train de brader les « intérêts souverains de la nation pour assurer sa survie et sa reproduction ». Selon lui, il s'agit d'« un accord unilatéral où les pays du groupe 5+1 sont à la fois juges et exécutants de leur jugement. L'Iran a fait montre d'une telle soumission que le directeur de la CIA, John Brennan, n'a pu qu'être surpris par les concessions fondamentales acceptées par l'Iran ».
Pour l'ex-président iranien, l'explication est à rechercher dans le fait que le régime n'avait qu'une seule préoccupation, celle de garantir sa pérennité. « La seule véritable contrepartie qu'a obtenue ce régime est l'abandon de toute tentative de renversement qui a été acceptée par Washington. Il a donné l'illusion de sortir vainqueur pour renouveler une légitimité ternie par toutes ses pratiques liberticides », affirme M. Bani Sadr. Selon lui, le régime tenterait de sauver les apparences après son implication dans plusieurs conflits régionaux. Le guide suprême « Ali Khamenei ne peut pas avouer qu'il a créé inutilement une nouvelle crise, la quatrième dans l'histoire de l'Iran après celles de la prise d'otages de l'ambassade américaine, la guerre Iran-Irak, les douze ans de crise atomique et maintenant les interventions dans les guerres à l'échelle de la région ».
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Cette interprétation qui souligne l'absence de stratégie régionale du régime iranien qui « n'agit pas mais réagit aux crises et navigue à vue » s'inscrit en faux avec la lecture donnée par Mounir Chafik qui établit un lien étroit entre les contradictions dans la politique américaine et la disparition de toute vision stratégique à long terme.
« Les signes du recul » des USA
L'analyste rappelle que les États-unis, dans une stratégie de containment de la Chine, auraient dû rechercher un modus vivendi avec la Russie. Or l'insistance américaine pour élargir l'Otan vers l'Est, les politiques de soutien à l'opposition dans les sociétés ukrainienne et russe ont eu pour effet de conduire à un rapprochement entre Moscou et Pékin en dépit de leurs points de clivages.
Il revient sur les exemples qui se sont succédé au cours des derniers mois, dans un premier temps le soutien à l'Égypte des Frères musulmans, et une fois ceux-ci renversés, au compromis avec le régime de Abdel Fattah al-Sissi. « On assiste également à une coopération partielle des États-Unis avec l'Arabie saoudite dans son intervention au Yémen pour contenir la menace extérieure. Or, dans l'entretien accordé par Barack Obama à Thomas L. Friedman pour le New York Times, le président américain évoque le danger intérieur qui menace l'Arabie saoudite », explique M. Chafik.
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Le principal indicateur de l'absence de stratégie appropriée serait, selon M. Chafik, le fait que « les principaux alliés des États-Unis se sont tous brouillés avec Washington au cours de ces dernières années, qu'il s'agisse de l'Arabie saoudite, de la Turquie, de l'Égypte ou plus récemment encore d'Israël. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a pu pour la première fois de l'histoire jouer la carte des républicains contre les démocrates et pousser les démocrates à s'unir ».
Selon Mounir Chafik, l'absence d'orientation claire des priorités politiques est la principale illustration du vide stratégique. « Les États-Unis sont plus faibles et n'ont pas su élaborer une stratégie réelle actuelle. Ce sont les signes du recul de la puissance américaine », insiste-t-il.
La notion-clé pour comprendre les évolutions politiques demeure donc la juste appréciation du rapport de forces. Sur ce point, le principal théoricien de l'école néoréaliste en relations internationales, Kenneth Waltz, dans un article intitulé Why Iran Should Get the Bomb? Nuclear Balancing Would Mean Stability publié par la revue Foreign Affairs en 2012, rappelle l'importance de l'équilibre de la dissuasion dans la construction d'un rapport de force favorable au compromis politique.
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QUAND L'ABRUTISSEMENT ET L'HÉBÉTUDE SE CONFRONTENT !
08 h 58, le 10 avril 2015