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Liban

Tarek Chendeb, ou l’art de défendre les jihadistes

Entretien

« Je ne me bats pas pour leurs idées, mais pour leurs droits », assure l'avocat.

04/04/2015

« Toute personne est considérée innocente jusqu'à preuve du contraire. » Incontestable, ce principe fondamental du droit devient cependant difficile à comprendre humainement dès lors que les auteurs des crimes mis en cause sont accusés d'actes « terroristes » ayant fauché des dizaines de vies humaines innocentes. C'est pour restituer à ce principe tout son sens et sa protée que Tarek Chendeb a choisi de relever le défi en faisant de la défense des islamistes jihadistes son fer de lance.
« Mon métier consiste à défendre tout le monde sans distinction. Même s'il s'agit d'un juif (sic), ce dernier a droit à un conseil et à une procédure judiciaire digne de ce nom et respectueuse des droits de l'homme », dit-il dans un entretien à L'Orient-Le Jour.

Dans une société aussi polarisée que le Liban, où l'on accorde dans certains milieux des circonstances atténuantes à la lutte jihadiste, où la notion de terrorisme est devenue toute relative – « le Hezbollah et le régime syrien ne pratiquent-ils pas tout autant le terrorisme ? » s'interrogent leurs adversaires – la frontière entre le bien et le mal, le crime et le non-crime est devenue on ne peut plus floue dans l'esprit de certains.
Pour Tarek Chendeb, la confusion des genres est notamment claire chez « l'État libanais, qui, dit-il, s'acharne à combattre un type de terrorisme et non l'autre », dans une allusion claire aux agissements du Hezbollah en Syrie qu'il pointe du doigt à plus d'une occasion.

Dévoilant une empathie certaine pour l'opposition syrienne, il assure cependant exercer son métier avec une certaine froideur, voire un sens des affaires lorsque les circonstances le dictent : « Il faut savoir que parallèlement aux détenus islamistes, je défends également des sociétés et des personnes qui ont été lésées par des islamistes », dit-il. Mais ce ne sont certainement pas ceux-là qui font le plus gros de son chiffre d'affaires, encore moins sa réputation, puisque l'avocat défend de gros calibres jihadistes : Imad Jomaa, Naïm Abbas, Omar Atrache, ainsi que les détenus de Abra.

Accusé par l'armée d'avoir organisé et dirigé un complot visant à créer un émirat au Liban-Nord, Imad Jomaa a été interpellé en août dernier. Son arrestation mettra le feu aux poudres, déclenchant des combats meurtriers à Ersal. On lui reproche également son appartenance à des organisations terroristes armées et d'avoir entrepris des actions terroristes à Ersal, en s'attaquant à l'armée et à ses barrages. Le prévenu a toutefois nié, lors de son interrogatoire par la justice militaire, être affilié à l'EI. Des sources proches de l'opposition syrienne avaient toutefois assuré que Imad Jomaa avait rejoint l'État islamique peu de temps avant son arrestation après un sérieux conflit qui l'avait opposé aux commandants d'al-Nosra.

Démesure pour démesure
La version de Tarek Chendeb est toutefois plus nuancée : « Imad Jomaa avait un groupe de combattants à lui. L'État islamique l'a obligé de rejoindre ses rangs, menaçant de le tuer s'il n'obtempérait pas. » L'avocat explique que Imad Jomaa entrait et sortait facilement de Ersal, avant d'être arrêté. Pour lui, « c'est une histoire montée de toutes pièces ».
L'avocat conteste également certaines poursuites engagées contre 24 membres de l'Armée syrienne libre, dont le dossier aurait été assimilé à celui de Imad Jomaa, « sans preuves sérieuses ».
Pourtant, plusieurs parmi les prévenus qu'il défend n'ont pas démenti leurs affiliations jihadistes, encore moins les méthodes violentes auxquelles ils recouraient. À cela, il répond : « Moi je ne dis pas que certains prévenus n'ont pas une pensée daechiste. Mais il faut tout simplement comprendre qu'après les actes de barbarie commis par le régime syrien contre les civils, ce dernier ne pouvait pas ne pas s'attendre à une réaction tout aussi démesurée. »

Également parmi ses clients, Naïm Abbas, un responsable des Brigades Abdallah Azzam arrêté par l'armée en février 2014, qui a reconnu être lié aux attentats perpétrés durant cette période à travers le pays. Il a également avoué l'existence de voitures piégées, localisées par la suite par les militaires. Les Brigades Abdallah Azzam avaient notamment revendiqué le double attentat-suicide perpétré en novembre de la même année contre l'ambassade d'Iran à Beyrouth. Accusé d'avoir placé des bombes dans la banlieue sud – qui ont fait plusieurs morts parmi les civils –, Naïm Abbas continue toutefois de bénéficier de la présomption d'innocence aux yeux de son avocat : « Je suis certain que c'est le régime syrien qui est derrière les voitures piégées placées dans la banlieue sud », dit-il. Selon lui, ce régime continue d'agir au Liban « par agents interposés » en y semant trouble, confusion et terreur.

Tarek Chendeb défend également un troisième archétype du jihadisme : le cheikh Omar el-Atrache, arrêté en janvier 2014. Au cours de l'enquête, ce dernier a reconnu des liens avec des membres du Front al-Nosra, de Daech et des Brigades Abdallah Azzam, selon l'institution militaire. Ces groupes avaient revendiqué différents attentats visant des bastions ou alliés du Hezbollah au Liban. Le dignitaire sunnite a aussi reconnu, selon le commandement de l'armée, avoir notamment conduit des voitures piégées vers Beyrouth, et transporté des ceintures d'explosifs et des grenades, ainsi que deux kamikazes portant des ceintures d'explosifs.
Si, pour l'heure, l'avocat ne semble pas avoir des arguments sérieux en faveur de la défense du prédicateur islamiste, il abonde cependant en justifications dès qu'il s'agit d'évoquer le dossier des membres du groupe islamiste d'Ahmad el-Assir, accusés d'avoir affronté l'armée dans des batailles acharnées à Abra.
Là aussi, il pointe le doigt en direction du Hezbollah qui, dit-il, est celui qui avait déclenché les combats en tirant sur l'armée au moment où des membres du groupe islamiste se dirigeaient vers un barrage militaire. Une version qui avait été relayée à l'époque par certains médias. Devenu l'une des bêtes noires de la justice libanaise – les accusés dans le cadre de ce dossier refusaient depuis plusieurs semaines, ainsi que leur avocat de se présenter devant tribunal – ce dossier risque toutefois de valoir au juriste les foudres des juges, qui n'apprécient plus les tergiversations de ce style.

À la question de savoir si le regard des autres ne lui pèse pas lourd, Tarek Chendeb répond, sans hésitation : « Moi, je fais mon devoir. Je reste convaincu par ailleurs qu'il y a un maillon caché derrière ces dossiers. » Et d'ajouter : « Lorsque nous défendons des personnes avec un tel profil, nous ne défendons pas leurs idées, mais leurs droits qui sont garantis par la Constitution. » L'avocat, qui vient d'effectuer une visite en Arabie saoudite, a eu l'occasion de se rendre à la prison centrale de la capitale. Dans ce lieu carcéral, les jihadistes « bénéficient d'une thérapie et d'un soutien religieux pour les extirper du cercle vicieux de la violence ». Une expérience qu'il rêve de voir un jour calquée au Liban.

 

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Gerard Avedissian

Encore un qui mange a tous les rateliers.

Cadige William

Durant cette periode trouble et delicate que traverse la region...
Durant cette periode de deuil et de tristesse pour les proches d'Ali Bazzal...
Tout juste apres la Boucherie du Kenya...
En memoire des innombrables victimes d' ici et la...

Le Timing pour la parution d'une interview ou d'un article pareil ( a la recherche probablement du sensationnel...) depasse toute regle de deontologie et decence...

Tous les moyens sont bons pour se donner de l'importance.
Encore faut il en etre soi meme convaincu...
avant de pondre pareilles abberations....
avant de vouloir tester ou heurter la credibilite des autres...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

JE NE ME BATS PAS POUR LEURS IDÉES MAIS POUR LEURS DROITS.... DE QUELS DROITS PARLE-T-IL CELUI-LÀ ? Où SONT LES DROITS DES ÉGORGÉS ? OU : QUAND L'HÉBÉTUDE S'ANCRE DANS LES BOÎTES CRÂNIENNES VIDES...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Pas mal, ce type, mis à part son "histoire de Juif : Mon métier consiste à défendre tout le monde sans distinction. Même s'il s'agit d'un juif." (resic) ! C'est fou....

Halim Abou Chacra

Puisque cet avocat est tellement proche des islamistes, les connaît bien, sait bien comment dialoguer avec eux et les défendre, il devrait aller directement chez les chefs de Daech et d'al-Nosra au Qalamoun et obtenir d'eux la libération de nos soldats, dont ils ont déjà assassiné cinq. Il ferait ainsi un grand exploit.

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