Pour la première fois depuis trois ans, les ministres des Affaires étrangères de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon se sont rencontrés. Ils se sont réunis à Séoul la semaine dernière pour discuter d'une possible coopération sur un éventail de domaines allant du contre-terrorisme à la pollution de l'air. Mais au-delà de leur accord pour se rencontrer à nouveau « le plus tôt possible », la principale question qui se pose à eux reste sans réponse : parviendront-ils à résoudre ou à tout le moins à faire abstraction de leurs conflits territoriaux et de leurs antagonismes historiques, de manière à progresser sur la voie de leurs intérêts communs ?
C'est sûrement ce que souhaite la Chine, au moins en ce qui concerne sa Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII), dont l'objectif à peine voilé est de stimuler le secteur de la construction en Chine. Tout en acceptant poliment d'étudier l'invitation chinoise à se joindre à cette banque, le Japon et la Corée du Sud étaient réticents à la rejoindre, car les deux pays savent qu'il s'agit d'une initiative qui tend à affaiblir la Banque asiatique de développement et même la Banque mondiale. La Corée du Sud vient cependant d'annoncer son accord.
La BAII est envisagée comme une banque de développement à l'ancienne qui lance des projets d'infrastructure avec un minimum de bureaucratie, sans examiner leurs conséquences sociales et environnementales. Mais si elle parvient à ses objectifs ambitieux, dont la création d'une nouvelle Route de la soie vers l'Europe, la Chine devra surmonter les réticences de ses voisins et affronter l'impatience croissante de la population chinoise qui espère en un avenir grandiose.
Pour l'opinion publique chinoise, les grands projets de ce genre comptent moins que les réalisations pratiques plus modestes comme la construction de trottoirs ou l'organisation d'un ramassage scolaire pour que leurs enfants puissent aller à l'école en toute sécurité. La croissance urbaine ayant transformé de petits trajets simples en odyssées périlleuses, répondre à ce type de demande exige une attention croissante de la part des autorités.
En ce qui concerne la sécurité régionale, le gouvernement chinois est écartelé entre des tendances de plus en plus contradictoires. Ces dernières années, considérant comme acquises ses relations au niveau régional, la Chine a agi de manière unilatérale et suscité des tensions avec ses voisins. Elle pourrait améliorer la situation si elle prend en compte les conflits historiques dans lesquels s'enracinent beaucoup des problèmes d'aujourd'hui.
Étant donné la gravité de ces problèmes, les discussions auxquelles consent enfin la Chine avec le Japon et la Corée du Sud ne doivent pas se limiter à la coopération en ce qui concerne le développement ou même le contre-terrorisme. Elles doivent viser à faire naître un sentiment de destinée commune, aussi divisés les trois pays peuvent-ils sembler. Leurs chemins dans le futur seront tout aussi intriqués qu'ils l'ont été dans le passé. Le plus tôt leurs dirigeants reconnaîtront cette réalité et agiront pour un avenir commun, meilleure sera leur chance d'échapper une fois pour toutes aux conflits et aux rancunes du passé.
Pour cela, chacun des trois pays a un rôle à jouer. Le Japon doit continuer à être un moteur de développement alors qu'il bâtit une économie postindustrielle de plus en plus dépendante des autres pays, car sa population est vieillissante et va en diminuant. Déjà, comme jamais auparavant, beaucoup de ses marques sont présentes partout dans le monde.
Son système politique, comme beaucoup d'autres à travers le monde, doit concilier les demandes de la population avec les nécessités de la diplomatie, un exploit difficile étant donné la méfiance des pays voisins à son égard dans un contexte de nationalisme croissant. Il doit aussi répondre à l'attente de ses alliés plus éloignés comme les États-Unis, de manière à jouer un rôle plus important et plus durable dans la gouvernance mondiale.
Comme d'habitude, la Corée du Sud est prise en étau entre la Chine et le Japon qui dans le passé s'en prenaient toujours à elle quand ils n'étaient pas en conflit entre eux. Les Coréens ayant été profondément affectés par les épreuves qu'ils ont traversées, il faudrait être indulgent à leur égard s'ils sont parfois enfermés dans le ressentiment en raison des préjudices qu'ils ont subis, notamment du fait du Japon durant la Seconde Guerre mondiale.
Quelles que soient les rancunes historiques, beaucoup des problèmes de la Corée du Sud sont similaires à ceux du Japon. Confrontée comme celui-ci à un déclin démographique, la Corée tente elle aussi de basculer vers une économie postindustrielle mondialisée. Les deux pays ont donc tout intérêt à collaborer.
Le rôle de la Chine est plus compliqué, notamment en raison de sa concurrence avec les États-Unis en matière d'influence au niveau régional. Bien que les États-Unis aient encouragé la rencontre trilatérale, ils craignent qu'une coopération entre les trois pays asiatiques n'affaiblisse leur capacité à protéger leurs propres intérêts dans la région et à contenir une Chine de plus en plus puissante. Mais leur inquiétude n'est pas fondée. La Chine sait qu'elle a plus à gagner d'une économie américaine dynamique et prospère que de droits de pêche étendus en mer de Chine méridionale ou du contrôle de quelques rochers inhabités en mer de Chine orientale.
Cette situation va dans le sens des intérêts du Japon et de la Corée du Sud, alliés des États-Unis. Ils savent que l'appui américain leur est d'un grand secours lorsqu'ils traitent avec la Chine, car les États-Unis qui tissent des liens économiques et financiers gagnant-gagnant avec leur puissant voisin le découragent d'adopter une posture de plus en plus agressive. Autrement dit, la coopération trilatérale Chine-Japon-Corée du Sud est essentielle pour qu'ils réussissent à construire un avenir commun sur le long terme. Mais ils n'y parviendront que s'ils donnent la priorité aux bonnes questions, dont ne fait pas partie la BAII.
Avec la participation des États-Unis, ils devraient avant tout chercher à réduire la menace que fait peser la Corée du Nord. Ils doivent pour cela se pencher sur une question qui n'a pas été évoquée lors des dernières discussions : le système américain de défense antimissile Thaad (Terminal High Altitude Air Defense) pour défendre la Corée du Sud contre une attaque de l'État voyou du Nord. Ce système soulève beaucoup d'inquiétude en Chine. Mais il est envisagé pour une bonne raison. Alors que les médias sud-coréens spéculaient sur la question de savoir si les ministres des Affaires étrangères chinois, japonais et sud-coréen avaient discuté de ce bouclier, un diplomate nord-coréen annonçait fièrement que son pays disposait désormais de missiles équipés de tête nucléaire.
Le moment de faire cette annonce n'a sans doute pas été choisi intentionnellement. C'est néanmoins un rappel utile de la conception que se fait le Nord des relations régionales. C'est aussi la raison pour laquelle il faudrait que le prochain sommet trilatéral intervienne de toute urgence.
© Project Syndicate, 2015. Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.
Christopher R. Hill, ex-secrétaire d'État adjoint pour l'Asie de l'Est, est doyen de l'École Korbel d'études internationales à l'université de Denver. Il est l'auteur d'un livre intitulé « Outpost ».


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