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Liban

Misbah Ahdab : Pour la modération civile, loin d’un 14 Mars « schizophrène »...

Que sont-ils devenus... dix ans après le 14 mars 2005

L'intifada de l'indépendance, dont le Liban célèbre cette année le dixième anniversaire, ne s'est pas faite le 14 mars 2005. Nombre de personnalités politiques ont contribué à l'établissement d'une dynamique de plus d'une dizaine d'années, qui a débouché sur le printemps de Beyrouth. L'objectif de cette rubrique est de donner la parole à celles parmi ces personnalités qui, depuis 2005, ont pris leurs distances du 14 Mars afin de procéder, dix ans plus tard, à une autocritique.

23/03/2015

Membre de la « liste d'honneur » qui s'était opposée à la prorogation du mandat Lahoud en septembre 2004, Misbah Ahdab a été férocement combattu par le pouvoir de tutelle à travers la décennie 1995-2005. À ce titre, il a certainement été l'un des fers de lance, aussi bien à la Chambre que dans le cadre de la dynamique de l'opposition plurielle, de la lutte contre l'occupation et l'appareil sécuritaire libano-syriens, sinon l'un des très rares politiques libanais de confession sunnite à adhérer au Rassemblement du Bristol – avec notamment feu Assem Salam, lui aussi membre du Renouveau démocratique – et à déclarer ouvertement son souverainisme, avant l'éviction du pouvoir de Rafic Hariri en 2004.
Mais pourquoi donc a-t-il disparu – comme tant d'autres, du reste – des devants de la scène, ou du moins des rangs du 14 Mars ? Lorsque Beyrouth s'était retrouvée envahie par les fantassins du Hezbollah, le 7 mai 2008, n'avait-il pas été l'un des premiers à bondir à Maarab, à l'appel des forces du 14 Mars, pour sonner le clairon de la résistance ? Que s'est-il donc passé ?

 

Aux âmes bien nées...
Pour comprendre l'indépendance d'esprit de Misbah Ahdab, née de ce mélange de fougue et de fierté naturelles propre aux gens bien nés, sorti tout droit des Démons de Dostoïevski ou de La Splendeur des Amberson d'Orson Welles – lui-même avoue avoir « un caractère de bélier » –, il faut remonter loin. En 1975, l'adolescent de 12 ans est contraint de quitter le pays, en raison de la guerre, pour s'installer en France. Durant douze années, le jeune Misbah va faire des études de gestion à travers l'Europe, notamment en Allemagne et en Angleterre. En 1987, le décès de son père l'ancre définitivement à Tripoli, sa ville, son histoire, sa passion. Pourtant, il est loin d'être le bienvenu. Dans la classe politique tripolitaine de l'époque, l'on se méfie en effet de ce jeune homme à la fière allure, trop indocile au goût du maestro syrien. Il faut dire que la famille, historiquement, a toujours compté parmi les partisans du Liban indépendant, même à l'époque où, au plan sunnite, le cœur était au panarabisme et au Congrès du Sahel. La France souhaite ainsi le nommer consul honoraire de Tripoli en 1992, mais Damas et ses alliés locaux n'ont qu'une seule envie : le pousser à s'en aller. Il n'a que 29 ans, mais il obtient sa nomination, ce qui lui donne un semblant d'immunité par rapport à Damas, trop soucieux de ne pas inquiéter Paris.

 

Les femmes ? Vraiment ?
Cependant, Misbah Ahdab n'a aucune envie de repartir vers de lointaines contrées. Il n'est pas retourné à Tripoli pour rien. Il veut être utile, servir sa cité. « Je ne voulais pas partir. Pour rien au monde », confie-t-il. En 1996, il décide ainsi de se porter candidat aux élections législatives, en dépit du veto clair opposé par Damas. « Vous êtes quelqu'un de très bien, mais vous n'avez aucune chance d'être élu », lui fait parvenir un colonel syrien en poste à Tripoli. En d'autres termes : renoncez, cela vaut mieux. Ce qui ne l'empêche pas d'être élu, haut la main. Mais comment diable a-t-il pu faire... ?
La légende veut que les femmes soient à l'origine de son succès, que sa beauté l'ait porté aux nues. Lui-même se prête volontiers à la plaisanterie. En réalité, Misbah Ahdab est un bosseur, qui a trimé dur pour gagner son strapontin. Il a ainsi fait le tour de la ville, acquise en principe à tous ses rivaux... et a demandé à chaque Tripolitain de lui réserver... la cinquième place de la liste, la dernière, pour ce qui est des sièges sunnites à pourvoir. Accumulant donc un florilège de voix, discrètement, l'air de rien, il finit par se classer... second ! Damas n'est pas content, de toute évidence. Comment un tel candidat a bien pu échapper à l'Œil de Sauron ? Quel scandale ! Il faut donc l'isoler !
Qu'à cela ne tienne, en quatre ans, Misbah Ahdab s'impose sur la scène tripolitaine, mais aussi nationale, puisqu'il noue des liens avec le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, en dépit de la campagne haineuse que cela lui vaut de la part des instruments de Damas à Tripoli. En 2000, il est réélu, en tant que candidat indépendant, mais, cette fois, plus personne ne peut l'isoler. Le discours qu'il affiche à Tripoli en dépit du joug syrien, « Liban d'abord », à l'heure encore où très peu, sur le plan sunnite, osent encore s'aventurer sur ces chemins de traverse, d'autres sont en train de le rejoindre : Walid Joumblatt, le Forum démocratique, ainsi que le Rassemblement de Kornet Chehwane, sous l'ombrelle du patriarche maronite.

 

Ascension et désillusions
Désormais, Misbah Ahdab sera sur tous les fronts, luttant inlassablement pour l'indépendance du Liban, notamment au Parlement, avec des ténors comme Nassib Lahoud, dont il a rejoint le parti, le Renouveau démocratique. M. Ahdab sera l'un des cèdres de la révolution, mais un cèdre côtier, solidement amarré à Tripoli, dont il portera les couleurs partout, de Moukhtara à Saydet el-Jabal, et du Bristol à la place des Martyrs, le 14 mars 2005. Mais la lune de miel ne dure pas longtemps. Le fossé se creuse, surtout avec la progression dans le front du 14 Mars des partis politiques, qui rognent de plus en plus d'espace aux personnalités indépendantes. À Tripoli, Misbah Ahdab tient bon en 2005, puisqu'il intègre la liste du 14 Mars, avec d'autres personnalités marquantes de la révolution du Cèdre, comme Élias Atallah ou Moustapha Allouche. Aux législatives de 2009, cependant, avec le spectre de l'accord syro-saoudien qui pointe à l'horizon, le jeune député est écarté de la formation des listes (à la demande d'Assad), au profit du tandem Mikati-Ahmad Karamé. Damas tient sa revanche, treize ans plus tard. Celui qui a bataillé dur comme fer pour faire entendre la véritable voix de Tripoli, souverainiste et libaniste, entre 1996 et 2005, est sanctionné pour son patriotisme, au même titre que plusieurs des artisans du printemps de Beyrouth. Amer, Misbah Ahdab ne reconnaît plus « son » 14 Mars, qui n'a plus rien à voir avec le 14 mars 2005. Comprenant qu'il est de nouveau tout seul, et de surcroît plus que jamais vulnérable sur le plan de la sécurité, il se rend même, après Saad Hariri, à Damas... Ironiquement, il rappelle que sa famille avait elle aussi payé le prix, lors de la première indépendance du Liban, de ses positions ultrasouverainistes, par une mise au ban injuste. L'histoire, cette gueuse, ne fait donc que se répéter.

 

Le rêve du Liban-message
De loin, il va assister à la déliquescence non seulement de la dynamique nationale qui a rendu possible la révolution du Cèdre, mais aussi de sa propre ville, investie par des faussaires qui tentent de fomenter un climat d'instabilité permanente. Misbah Ahdab décide de reporter toute son énergie sur les efforts visant à préserver le vivre-ensemble à Tripoli, entre sunnites et alaouites, en dépit des clivages communautaires et idéologiques qui ravagent le pays et la région. Son rêve ? Le Liban-message, « comme disait le pape Jean-Paul II », celui des 18 communautés capables de vivre ensemble et de s'accepter pleinement, avec un réseau de modérés capables de défendre le modèle libanais, à commencer par l'espace de Tripoli. M. Ahdab se transforme aussitôt en pompier, prêt à tout pour éteindre le feu de la discorde et empêcher les écarts de se creuser davantage, pour que la stabilité et la modération l'emportent sur la montée aux extrêmes.
« C'est pour ça que j'ai créé, en 2011, le Rassemblement de la modération civile. J'ai fait face au 8 Mars tout seul à Tripoli. Il n'y avait plus de 14 Mars », affirme-t-il. « Aujourd'hui, le 14 Mars n'a aucune vision. Il est schizophrène. Il attaque le Hezbollah, avant d'aller dialoguer avec lui. C'est le meilleur moyen de tout lui donner, le bébé et l'eau du bain. Tout cela est parfaitement stérile », souligne l'ancien député, qui n'affiche aucune tendresse vis-à-vis de la coalition, dans une relation manifeste de hainamoration. Mais comment pourrait-il en être autrement... ?

 

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Gebran Eid

ÉCARTÉ PAR UN ACCORD SYRO/SAOUDIEN. DONC CE N'EST PAS UN MERCENAIRE SAOUDIEN NI UN MERCENAIRE SYRO/IRANIEN ! WOW C'EST EXTRÊMEMENT RARE DANS NOTRE PAYS DE VOIR UN HOMME POLITIQUE QUI N'EST PAS ENGAGÉ POUR L'ARABIE OU L'IRAN VIA ASSAD ET QUI POSSÈDE UN PEU DE LIBERTÉ ET QUI N'EST PAS ASSASSINÉ ENCORE. C'EST UN MIRACLE ! QUE DIEU LE PROTÈGE.

Sabbagha Antoine

Misbah Ahdab encore un exemple qui illustre bien notre système tribal mafieux ou pour réussir en politique dans ce pays il suffit d'être vendu au diable .

Pierre Hadjigeorgiou

Je lui souhaite bonne chance et préfère le voir a lui au parlement que les Mikati, Safadi et Karamé qui eux se vendent et s’achètent au gré du vent. Le 14 Mars doit s'atteler a gagner le plus de sièges possible pour justement empêcher le Hezbollah de se permettre de jouer les jeux anti-constitutionnels grâce a ses armes. Ce sera la meilleure réponse démocratique et le plus grand succès que le Liban puisse espérer.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE 14 MARS : DE LA VALEUR À LA NULLITÉ !!! OU : DE L'AUBE AU COUCHER !!!

Halim Abou Chacra

Il me semble qu'en 2009 c'est la mollesse, la médiocrité et la bêtise du 14 Mars, après la visite absurde du député Saad Hariri au petit Hitler de Damas lui accordant un faux billet d'innocence de l'assassinat de son père, qui a écarté le député Misbah Ahdab de la liste du 14 Mars.

Bery tus

UN DES TRES BONS DEPUTES ET PERSONNALITE LIBANAISE!! ESPERONT QU'IL PRENNE SA REVANCHE SUR LES PROCHAINES LEGISLATIVES

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